La durée de notre voyage et la nature des latitudes australes nous mettent, à un moment ou un autre, face à un sentiment d’isolement.

 

Quand Alexeo II entra dans la baie Port Stanley, une bouffée d’air enjoué chassa l’atmosphère tristounette qui flottait dans Loïck depuis la perte du chat. Avant cela, nous avions passé un petit mois seuls à l’île des États, superbe, mais rude. Caroline résiste mieux que moi à l’isolement. Pour ma part, cette petite semaine aux Malouines ne m’avait pas encore fourni mon saoul relationnel malgré une belle rencontre avec un jeune français en stage à la télé locale. Il parlait couramment le français, l’anglais et le mandarin. J’envie toujours ces enfants de la planète que les parents ont fait bourlinguer dans leur jeunesse.

 

L’or du voyage

 

Naviguer hors de la « barefoot route » (1) raréfie les relations, et rend les amitiés plus précieuses.
Moins de territoires français, moins de bateaux francophones — sauf sur les côtes du Beagle où, parole d’Argentin, les Français sont plus nombreux que les Chinois.
La langue forme le premier obstacle aux rencontres, le mode vie, le second. Les marinas sont souvent des forteresses et au mouillage, une douve naturelle sépare le bateau de la terre. Les opportunités de contacts fortuites sont moins fréquentes que lors d’un voyage par la terre. Sortir du bateau est un acte volontaire. Engager une sociabilité récurrente avec les locaux demande beaucoup de curiosité réciproque, et des escales longues. Les relations avec un étranger n’intéressent pas tout le monde en dehors d’une petite conversation de bienvenue. Chacun sait que le voyageur partira.
Lorsqu’elles se mettent en place, c’est l’or du voyage, elles engendrent souvent des amitiés dormantes, mais durables, immédiatement réactivées par la visite de l’un ou de l’autre.
Les amitiés entre bateaux sont en revanche beaucoup plus rapides. Parce que la complicité sur le mode de vie est immédiate, mais, surtout, parce que chacun fait l’expérience qu’il ne faut pas être privé de chaleur humaine pour goûter sereinement aux plaisirs de la solitude.

 

Un super-yacht comme arche de Noé

 

Ce n’est pas Alexeo II, dont je n’ai pas de bonne photo.
Cette image est un CNB64 tiré du PDF publicitaire, pour donner au lecteur une idée du cannote.
Alexeo II fut le premier CNB64 et dernier Bénéteau 62.

 

On n’oublie pas Alexeo lorsque l’on a entendu le rire animal de Salvatore, son propriétaire. On aurait envie de faire un parallèle entre son nom de superhéros et sa carrure imposante, mais ce serait offenser la modestie naturelle des Belges, dont il est. Bien qu’il réclame haut et fort ses ascendances italiennes, “Salvatôré”.

 

“Salvatô

On n’oublie pas non plus son CNB 64, ce « petit » super-yacht de 18,2 mètres amarré au ponton du Micalvi — notre première rencontre. Le plan Farr, dont le design est signé Pinnifarina, dénotait dans la rusticité ambiante des bateaux du Sud. Un parfum de luxe paresseux trompeur émanait pour cette unité de 1993 que Salvatore a menée, en solo, de Guadeloupe au Beagle. Il le décrit comme « marin, solide et rapide ».

 

Et enfin, on n’oublie pas son équipage hétéroclite, fruit d’une double générosité : la longueur du bateau et la largeur d’esprit du capitaine. « J’ai toujours pris des équipiers pour leur faire plaisir et jamais parce que j’en avais besoin. Un bon équipier pour moi est quelqu’un qui a une énergie positive et de l’humanité en lui. S’ils ne savent pas manœuvrer, c’est pas grave. Je suis de toutes les manœuvres » explique ce marin qui a, entre autres, deux courses Quebec-St Malo avec Benoît Parnaudau derrière lui.

Nous l’avons vu joindre le geste à la parole, à Puerto Williams.
La plupart des bateaux planifient leur passage en Patagonie longtemps à l’avance, pour de bonnes raisons, laissant peu de place à l’improvisation. En comparaison, Alexeo faisait figure d’arche de Noé.

 

De l’ambiance dans l’auberge espagnole

 

Pique-nique au phare de Cap Pembroke avec l’équipage d’Alexeo. Salvatore en grande forme.


 
Le bateau ne manquait pourtant pas de bras pour monter à Punta Arenas puisque Salvatore avait sagement prévu un équipage composé de deux amis belges et de Pierre, un retraité français qui rêvait du grand Sud. Les opportunités de voyage ont fait le reste.

Conrad, le saltimbanque, et Élie, le matheux, des équipiers d’Alexeo glanés au cours de voyage.

Élie le matheux, équipier confirmé, cherchait depuis plus de deux mois un embarquement. L’étudiant de l’ENS a trouvé sa place sur Alexeo et il y restera six mois. « Un marin exemplaire » dit de lui le skipper.
Il ne fut pas le seul à profiter de la chance de naviguer sur ce yacht dans les canaux de Patagonie, les personnalités de deux jeunes backpackeurs qui erraient sur le pont du Micalvi, ont séduit Salvatore. « Trois ans de voyage m’ont permis d’affiner mon instinct », dit-il. Alice embarque, avec en tête le projet de remonter l’Amérique du Sud à cheval. Williams aussi monte à bord, peut être simplement parce qu’il était là avec Alice, qu’il avait une bonne tête, et qu’il y a de la place sur un 62 pieds. Enfin, pour mettre de l’ambiance dans cette auberge espagnole, il y avait Conrad.
 

« Il y a plein de vies… »

 
« Il jouait dans la rue à Buenos Aires. On a causé et il m’a expliqué que son rêve était les canaux de Patagonie en bateau. J’ai senti en lui une belle âme et je lui ai donné rendez-vous à Ushuaïa. Conrad malgré son jeune âge m’a beaucoup appris… Il n’a pas de pognon, pas de carte visa… rien, juste une guitare. Il joue dans la rue et il finance son voyage ainsi. Moi, ex-chef d’entreprise avec un besoin de sécurité, notamment financier, j’ai appris qu’il y avait plein de vies… il n’y a pas que la vie travail-salaire du circuit “normal”. Ce gars a notamment descendu tout le fleuve Amazone d’Équateur au Brésil en radeau en 3 mois… ».
« Au niveau financier, on partageait le coût de la nourriture et du mazout. Ceux qui ne savaient pas et que j’avais quand même acceptés, je payais pour eux. »
 

Notre petite tribu en contemplation silencieuse du paysage des Malouines au coucher su soleil.

 

Lorsque j’ai recontacté Salvatore pour lui demander la permission d’écrire sur Alexeo, il avait une autre histoire du genre à me raconter.

« Au port de Piriapolis (Uruguay) est arrivé un jour un mec à sac à dos, avec une guitare. Elias, un Argentin, que j’avais rencontré dans le campo, un soir de fête et avec qui on avait passé une partie de la nuit autour d’un feu. Semble-t-il, je l’avais invité à naviguer, je ne m’en rappelais pas. Le voilà à bord… Il a fait le chemin avec nous. Un mec terrible. Un vagabond insoumis, libre dans son corps et sa tête. On est devenu ami… »

Au fond, Salvatore a trouvé une façon de voyager qui rompt l’isolement qu’engendre le bateau, il embarque le monde à bord.

Écouter Pirate’s Gospel par Conrad :

 

Massacrer Noir Désir

 
Aux Malouines, il nous a embrigadés dans sa tribu dont il restait Pierre, Conrad et Élie. La bonne humeur qui régnait sur Alexeo nous faisait un bien fou. Nous faisions les cœurs de la belle interprétation de « Pirate’s Gospel » par Conrad, c’était devenu l’hymne du bord. Est-ce le reste de fine de poire de mon père ou la bonne humeur générale qui m’a fait oser massacrer Noir Désir à l’harmonica sous l’œil bienveillant du guitariste ? Quand j’habitais Paris, les soirées chansons-guitares m’inspiraient des commentaires ironiques, plus maintenant.

 

L’équipage d’Alexeo nous a offert une belle balade dans les terres dans un 4×4 qu’ils avaient loué.
Pendant ce séjour, Salvatore nous a fait un autre joli cadeau : une méthode de prise de ris par gros temps que je décrirais dans mon prochain billet.

Dans la nuit précédent leur départ, la VHF a crépité pour leurs annoncer l’épilogue d’une histoire dont ils avaient suivi les péripéties : le chat venait de rentrer à bord.
Alexeo et sa tribu aura été notre bateau “apporte-bonheur”.


Note :

1/ “The Barefoot Route” (la route des pieds nus). L’expression anglo-saxonne désigne la route classique du tour du monde à la voile par les tropiques et ses escales traditionnelles.
 

Une des belles plages des Malouines croisée pendant notre balade.


 
Enregistrer