Eugenio construit un bateau pour sa fille, nous l’avons filmé. Cette rencontre chaleureuse est l’occasion de comparer le mode de vie d’une famille de la classe moyenne brésilienne à la France.
 
Dans la lumière du matin, la silhouette d’un grand corps longiligne se dessine en contre-jour sur le quai. Il lève la main pour nous saluer et attend. Comme sur tous les pontons du monde la conversation commence nautique. Ce Brésilien d’une cinquantaine d’années aux allures d’étudiant parle un français coloré. Il faut peu de mots pour reconnaître les gens avec qui l’on a des affinités électives.

 

La voile : logique comme les maths

 
Pendant qu’Eugenio nous raconte comment il a failli se noyer lors d’une traversée de l’Atlantique en voilier qui l’emmenait en Europe, il est rejoint par sa femme Évelyne, française, et leurs deux enfants. Ils montent à bord pour que nous ayons le temps de vivre cet instant délicieux de la vie, en particulier, des voyages : engager une relation humaine attrayante.

Vidéo : Un bateau dans la rue

La famille n’est pas membre de ce Iate Clube hors de prix, mais elle y est admise lors les cours de voile des enfants. Davy, 9 ans, fait de l’Optimist. Cynthia, leur grande fille de 14 ans nous explique qu’elle aime la voile parce que c’est “logique comme les maths”. Elle ajoute avec un sourire gourmand -et parfaitement convaincant- qu’elle veut faire polytechnique. Son père construit pour elle un petit croiseur côtier en bois-époxy. Nous prenons rendez-vous pour filmer le petit chantier naval dans son garage.

 

Une ambiance « less is more »

 
Eugenio raconte avec plaisir qu’il a « fait la route » en Europe dans sa jeunesse, il est maintenant fonctionnaire pour l’état de l’Espirito Santo où il exerce le métier de graphiste. Évelyne, originaire du Beaujolais, donne des cours à l’Alliance Française. Après l’après-midi de tournage, ils nous invitent à dîner dans un bel appartement de 175 mètres carrés en haut d’un immeuble gardé. C’est la première fois que nous entrons chez des Brésiliens dont la vie ressemble fort aux amis que nous avons à Paris. Nous sommes surpris par la sobriété de cet espace ouvert aux murs blancs qui mettent en valeur un superbe plancher de larges lattes safran. J’avoue avoir imaginé un décor qui me soit moins familier, plus exotique ? L’ambiance « less is more » de ce lieu me fait penser aux logements des graphistes que j’ai pu rencontrés.
 

Réunion impromptue dans le cockpit de Loïck


 

Pas de bonne à demeure

 
Eugenio nous explique qu’il a tout refait lui-même, faisant sauter la chambre de la bonne à demeure qui équipe tous les appartements de l’immeuble. Une habitude encore répandue dans les foyers jouissant d’un certain niveau de vie, un anachronisme pour nos amis. La cuisine,

Des crochets dans toutes les pièces pour pendre les hamacs

bien équipée avec buanderie attenante, accueille la table familiale. Nul doute que c’est l’espace de vie collectif principal de l’appartement. Le vocabulaire français qui décrivait si bien les maisons de nos grands-parents a du mal à découper l’habitat moderne : ici pas de salle à manger ni de salon proprement dit. C’est dans la continuité de la cuisine que s’ouvre largement l’espace dégagé du living. L’ensemble traverse l’immeuble de part en part, aux fenêtres de la cuisine répondent une grande baie vitrée qui offre le spectacle de la ville. Trois détails nous rappellent que nous sommes au Brésil : dans toutes les pièces des anneaux sortent des murs pour y accrocher un hamac (à demeure dans le living), par la fenêtre, au premier plan on observe la végétation tropicale accrochée à la falaise de granit type « pain de sucre », dont semble directement issu un joli petit perroquet, l’animal domestique de la maison.(1)

 

Les villes sentaient l’alcool

 

Une calopsitte élégente

Nous prenons un repas tout simple fait d’une quiche lorraine maison, d’une bouteille de vin et de nos conversations animées. Un de ces moments chaleureux pour lesquels on voyage. Eugénio est un excellent conteur et Évelyne fait un intermédiaire précieux pour examiner les modes de vie français et brésiliens. À niveau égal, je suis surpris par le nombre de similitudes de la vie quotidienne. J’avais voyagé sac à dos, au Brésil, dans les années 80′s -quels souvenirs! À cette époque, les villes sentaient l’alcool, combustible d’innombrable « coccinelle » de Volkwagen qui disputait les rues à de nombreuses voitures à cheval utilisées pour le fret. Voilà un des nombreux détails qui avait construit mon image du Brésil. Pour faire court, c’était un pays pauvre, ce n’est plus du tout l’impression que me donne le Brésil aujourd’hui. Évelyne acquiesce, mais pondère mon sentiment :  « La classe moyenne existe bel et bien, mais elle ne jouit pas des services offerts à la population française en général, principalement en matière de santé et d´éducation. Des postes qui coûtent cher ici. Par exemple, les frais scolaires s’élèveraient à R$ 2000 (800 €) par mois pour les deux enfants si Cynthia n’avait pas gagné une bourse »(2).

 

Des modes de vie lissés

 

En chiffres la comparaison de nos deux pays est encore importante. Le Brésil affiche un PIB de 1600 milliard d’euros pour 190 millions d’habitants, il est de 2020 milliards en France pour une population trois fois moins importante. Un autre indicateur, la mortalité infantile, marque une différence notable : elle est 5 fois plus importante au Brésil. Mais dans une grande ville comme Vitória qui bénéficie pleinement du boom économique brésilien on prend conscience combien la mondialisation, en quelques années, a lissé les modes de vie. Elle est même

Vitória, une ville au cœur du boom économique brésilien.

en train d’inverser la logique de certains flux migratoires. Un patron d’une SSII brésilienne, qui a entre autres EDF comme client, nous disait que certains ingénieurs informatiques français et portugais qui travaillaient pour lui auraient aimé immigrer au Brésil où les salaires sont meilleurs dans cette branche. Mais une politique d’immigration très protectionniste ne rend pas les choses faciles. Aujourd’hui, il me semble que vivre comme prof et directeur artistique à Vitória ou à Toulouse, la différence se niche dans les détails. C’est un fait dont on n’a pas conscience lorsque l’on habite Toulouse.
Eugenio nous ramène dans la voiture de sa femme, un SUV moyen de gamme tout neuf garé dans le parking de l’immeuble. Il préfère ne pas toucher à la sienne, un bon tacot utilitaire, garé dans la rue de peur de ne pas retrouver de place en revenant. Il s’insère dans une circulation encore dense pour la fin de soirée, la plupart des voitures sont récentes.
 
Dans le carré de Loïck, la conversation continue entre Caroline et moi à propos de notre tournage, et de notre incursion dans la vie quotidienne brésilienne et du plaisir que nous avons eu à rencontrer Évelyne, Eugenio, et leurs enfants.
Péca restée seule pendant la journée vient réclamer un câlin à Caroline. Elle prend l’animal chattemite sur ses genoux : « Ma Doudou, tu as encore tout raté, on vient de passer une super journée ! ». J’aime l’air interloqué de Péca quand on lui dit des choses comme ça.


 

Notes :
 
1/ « Malgré son nom la Perruche Calopsitte fait bel et bien partie de la famille des cacatoès. À l’état naturel, on retrouve la calopsitte sur presque tout le continent australien. » Lire la suite à cette adresse : http://www.aqap-qc.com/calopsitte.asp
 
 2 / La santé et l’éducation est gratuite au Brésil, mais le secteur public est dans un tel état qu’il faut avoir recourt au secteur privé pour être éduqué et soigné correctement. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, les universités brésiliennes sont excellentes. Ainsi, le parcours d’un bon élève dont la famille a quelques moyens sera : dans le privé jusqu’à la fin du lycée puis l’université publique.

 

A propos de Vitoria et plus généralement du Brésil voici un blog intéressant d’un français vivant à Vitoria : http://vitoria-brasil.blogspot.com.br/

 

La ville de Vitoria vu de la baie en arrivant