Loïck navigue vers l’ouest dans le canal du Beagle. Rive droite, la grande d’île de la Terre de Feu, l’Argentine, Ushuaïa. Rive gauche, l’île de Navarino, le Chili, Puerto Williams. Quelle escale choisir ? En fait, sauf avarie, il n’y a pas le choix.

 

Après des jours dans l’Atlantique, une escale sauvage à l’île des États, la contemplation du vol sans fin des albatros, Loïck avait fini par croire à sa liberté d’oiseau de mer et pensait pouvoir choisir où se poser. Mais dans le monde des hommes, il y a un concept fondamental sans lequel l’humanité ne croit pouvoir vivre : La Frontière.

 

La logique administrative

 

Présence militaire chilienne dans le Beagle.

En 1978, l’Argentine et le Chili marchaient vers la guerre pour la souveraineté sur trois petites îles à l’entrée du canal. L’intervention de Jean Paul II a évité in extremis que ces deux grandes filles de l’église se chamaillent. Aujourd’hui, malgré le « Traité de Paix et d’Amitié » signé en 1984, les deux marines surveillent le canal avec attention. Le 16 crépite de demande d’informations sur la destination, l’ETA, le nombre de membres d’équipage, etc.

 

 

Puerto Williams est plus près de nous qu’Ushuaïa mais il nous est interdit de nous arrêter au Chili. Nous n’avons pas fait notre sortie de l’Argentine. La logique administrative suppose que nous allions à Ushuaïa avant de revenir à Puerto Williams. Un détour de 50 milles alors que nous avons le Micalvi par le travers.

 

Le canal du Beagle

 

L’appel du pisco-sour

 

Le Micalvi, c’est la marina de Puerto Williams. Un ancien transporteur de munitions échoué sert de quai où les voiliers s’amarrent à couple dans une version « familles recomposées » de 5 ou 6 unités. Son bar sert de repaire pour les marins et montagnards du Grand Sud. On n’y boit pas d’eau. La tradition c’est le pisco-sour,  un cocktail à base d’eau de vie de Pisco, de citron et blanc d’oeuf. (Le Micalvi sera le sujet d’un prochain billet).


« El no, ¡ya lo tenés! » lance Schuss (1). « Le non, tu l’as déjà ! » sous-entendu, on ne perd rien à poser une question. À ne pas oser demander, on reste avec le non que l’on a déjà, en soi. J’y vois une petite maxime qui prône l’audace et d’ouverture envers les autres. Un mantra de voyageur.

 
 

Puerto Williams, ville fondée en 1953 autour de la base navale

 

L’accent local

 

L’idée de rater Puerto Williams, le Micalvi et le pisco-sour ne convient pas du tout à Schuss. Il empoigne le micro de la VHF et commence à négocier avec les autorités chiliennes pour qu’elles nous accueillent bien que nous n’ayons pas nos tampons de sortie d’Argentine. Un ami argentin me disait qu’il était impossible de dire que Schuss était français quand il parlait l’espagnol. Il vit depuis près de 20 ans à Buenos Aires. Mais ce choriste basse est aussi marié avec une Chilienne. À la radio avec les autorités de Puerto Williams, il gomme son accent argentin, remplace tous les « che » typique du Rio de la Plata pour le double L mouillé du Chili, et y ajoute quelques formes locales comme le « caballero » à la place du « señor ». Voilà que l’autorisation tombe. Nous sommes acceptés au Chili. Le pouvoir de la musique des langues…

 

Schuss et Caroline trinquent au pisco-sour dans le bar du Micalvi

Épilogue :
Une semaine plus tard à Ushuaïa, les services de l’immigration argentine s’apercevront que nous n’avons pas de tampon de sortie de territoire. Pendant un bon quart d’heure nous n’avons pas su s’il cela ne nous vaudrait pas une belle amende. Les Argentins sont très à cheval sur les formalités administratives. Mais l’officier nous a rendu nos passeports avec un sourire voulant dire « je vous fais une fleur ». Comparé à d’autres ports d’Argentine, Ushuaïa est une ville accommodante pour les papiers.
 
 
 
 
1/Les hispanophones remarqueront la forme argentine et uruguayenne de la deuxième personne du singulier : le voseo. La phrase se prononce ici El no cha lo ténésse