Douceur de vivre. Combien de temps pour une escale ? Besoin de contacts humains.

 

Au nord de l'île de SantiagoDans cette petite baie du sud du Cap-Vert, il n’est pas compliqué de connaître l’heure. L’église sonne le début du jour. Il est six heures. Lorsque les pêcheurs reviennent de la mer, on sait que l’on va bientôt déjeuner. À midi, la cloche de l’église sonne pour la deuxième fois. Quand les barques quittent la plage, il est temps d’incliner le panneau solaire vers l’ouest. Le temps de finir l’activité du jour et nous partons chasser le poisson du dîner. Tous les jours de la semaine se ressemblent, mais le dimanche est facile à reconnaître : l’église carillonne, les pêcheurs laissent la plage aux baigneurs. Au-delà de cette échéance hebdomadaire, la mesure du temps s’estompe.

 

Du temps à discrétion

 

La baie de Tarrafal, sur l'horizon, à 35 milles l'île-volcan Fogo culmine à plus de 2000m

La baie de Tarrafal. Sur l’horizon, à 35 milles l’île-volcan Fogo culmine à plus de 2000m | © Paluch

 

Je n’ai pas éprouvé ce sentiment depuis des années. La préparation de ce voyage a cannibalisé notre temps libre, englouti nos vacances. Sept ans que nous marchons au pas cadencé en nous projetant dans un avenir incertain, mais ordonné par le calendrier. Sept ans que nous avançons avec un but précis. Depuis notre départ de Brest, les obligations desserrent doucement leur étau. Nous avons du travail (les films, les articles et le bateau), mais le tempo des escales est libre. Notre projet est d’abord de vivre sur l’eau en nomades, la question de l’itinéraire est secondaire. Le temps consacré au mouillage s’offre à discrétion   ̶ devenant un sujet de débat dans le carré de Loïck. Entre le temps nécessaire pour découvrir la richesse d’un lieu qui nous suggère de rester et l’appel de la mer qui nous propose de partir, l’équilibre n’est pas simple.

 

Notre première rencontre, Nazu.

 

 

Lors de notre premier voyage, nous naviguions dans le cadre d’une année sabbatique. Une durée limitée qui pousse à une « rentabilité » du voyage. Les haltes supérieures à trois semaines étaient rares. Pour ce nouveau périple, nous voyageons sans échéance. D’autres critères commandent la durée de nos escales. En particulier, je n’avais pas anticipé le besoin que j’ai de contact humain.

 

“Affamés de relations”

 

Aujourd’hui, avec Skype, Facebook et les courriels, les proches n’ont jamais été aussi proches. Sur une année, ces outils peuvent presque suffire à combler le temps qui sépare des futures embrassades. Mais pour ceux qui sont partis vivre en bateaux plusieurs années, aussi puissantes que soient ces relations numériques, elles ne peuvent remplacer le plaisir d’un sourire, la chaleur d’un coup de main, l’agrément d’un petit commentaire matinal sur le temps ou carrément une bonne grosse discussion bavarde et arrosée sur le monde et la façon dont il tourne.

 

” Les bateaux de voyage sont affamés de relations ” affirme Gwendal1 qui voyage seul sur La Boiteuse, ” sur les pontons les amitiés vont plus vite qu’à terre ”. Et plus l’escale s’allonge plus on goûte aux plaisirs amicaux, que l’on sait pourtant condamnés par un départ inéluctable.

 

Alex prépare activement sa traversée de l’Atlantique.

 

Jusqu’ici, j’avais toujours trouvé surprenant ces bateaux qui naviguent ensemble pendant plusieurs mois et nous voici bord à bord avec Antouka depuis Mindelo (voir les billets précédents). Alex avait promis de traverser l’Atlantique au début du mois, mais il sait qu’en face, dans un premier temps, il sera seul (je ne parle pas de la solitude du temps passé en mer ou dans une nature sauvage , savoureuse pour beaucoup, bien différente de la solitude de l’étranger). Régulièrement, il parle de son départ que nous décourageons par toute sorte de stratagèmes déloyaux. Voilà trois semaines qu’il trahit sa promesse avec complaisance.

 

Ici et maintenant

 

Rencontrer les gens qui habitent à terre demande plus de temps encore. Souvent l’obstacle de la langue handicape les échanges. Un inconvénient compensé largement par la richesse de l’altérité et l’assurance de ne pas parler, pour une fois, d’histoire de bateaux. Pour les vagabonds des mers que nous croisons, la bonne compagnie prend vite le pas sur les trésors touristiques.

Badou et son chien Amiga, nos voisins de bateau sans annexe.

 

Dans notre mouillage à Tarrafal il n’y a pas de palais à visiter, mais pas un jour ne passe sans au moins, un sourire de Ména, un salut de Batu, un déjeuner chez Suzy, une discussion avec Zezihnio, une chasse avec Alex, une bière chez François, un coup d’annexe pour Badou, quelques pas avec Erwan… Ici, tous les visages portent un nom.

Quand les amitiés se nouent, le regard se détourne du calendrier, par pudeur. Le présent doit prendre ses aises dans ce temps de l’escale qui n’a ni passé ni futur, comme si notre relâche devait durer toujours.

 

 

1Le blog de Gwendal : La Boiteuse