Lecture dans la pétole. La routine s’installe. Du poisson frais. Discussion avec un tanker.

 

Nous voilà partis vers le Nouveau Monde prêt à réécrire fièrement notre version de ce grand mythe maritime : la Transat ! Premier constat : cette aventure n’est accessible qu’aux lecteurs passionnés. Hors des tribulations de nos héros de roman, il n’arrive presque rien. Et c’est tant mieux, on se méfie de l’eau qui dort.

 

La cabine sent l’étuve

 

Une bonne bibliothèque de bord : indispensable.

Troisième jour de transat, troisième jour allongé à lire dans le cockpit sous le taud. La cabine sent l’étuve. Impraticable. Toutes voiles affalées à l’exception du spi qui se gonfle par intermittence comme une manche à air fatiguée. Ne pouvant s’appuyer sur le vent, Loïck roule bord sur bord, le jouet d’une houle indolente. Nous ne sortons de notre carré d’ombre que pour prendre des bains au sceau sur la plateforme arrière. Parfois,

l’envie de fraîcheur réussit à surpasser les frayeurs de notre génération Dents de la Mer et on tente un vrai bain. La vitesse est suffisamment lente pour se jeter à l’eau et saisir à deux mains la boucle de la sangle accrochée au bateau. En suspensions sur les abysses, massés par les filets d’eau bleu pur, la sensation serait voluptueuse si l’on n’était pas aux aguets du monstre venu des profondeurs. Malgré tout, ça vaut le coup même si ce n’est pas évident de remonter à bord. Avec de la pratique, on aura moins peur. (voir la vidéo de Caroline : Du Cap Vert au Brésil : un océan traversé)
 

Caroline profite des calmes pour faire des images.

Écrasés de chaleur, ballottés par la mer, poussés par un vent paresseux, il nous vient la flemme. Pour ne pas passer complètement en mode végétatif, Loïck nous trouve des activités. La veille au ragage. Parce que les réglages ne changent pas, les bouts fatiguent ce qui oblige à faire le tour du bateau au moins deux fois par jour. La grande affaire c’est quand le spi trop mou s’enroule autour du génois, une galère qui nous prend bien une demi-heure où je jure comme un charretier. Le pire c’est la nuit, mais cela n’est arrivé qu’une fois.
 
 

La couleur coule

 
 

Le spi nous joue des tours

Il ne faut pas croire qu’on s’ennuie, car nous vivons d’espoir, d’espoir de poisson frais. Quatre lignes traînent à la poupe. Hier, trois jeunes daurades coryphènes sortent de l’eau losque l’on relève la mitraillette à maquereaux. La veille nous avions remis à la mer leur petite sœur la jugeant trop petite (30 cm). Ces poissons grandissent au dela du mètre. Cette fois, elle ne sont pas beaucoup plus grandes mais nous avons vraiment envie de chair fraiche.
Lorsqu’ils meurent, ces chatoyants poissons verts et jaunes virent au gris en moins d’une minute. Comment ? C’est un mystère. La couleur coule littéralement de leur corps comme l’eau sur une vitre pendant que l’animal vibre dans un dernier spasme d’agonie. C’est d’une tristesse à pleurer. Des regrets vite calmés par le plaisir de manger le meilleur des pélagiques, à notre avis.
Tant pis pour mon karma, il en faudra d’autres. Je ne veux plus toucher au chorizo que nous avons acheté à Tarrafal (que Caroline ne mange pas parce qu’elle le trouve trop gras). Je me suis fait une petite intoxication alimentaire qui m’a tordu les boyaux pendant 24 heures et nous soupçonnons le saucisson espagnol. Il faut dire que sans frigo et par cette chaleur…
  

Test des alarmes

 
 

Le Seabravour en route vers New York

Hier un gros tanker, le Seabravour, passe juste devant l’étrave. Nous avons discuté avec l’officier de passerelle. Ils allaient à New York, et mettraient 18 jours depuis la Guinée. Il nous expliquait qu’il marche à vitesse réduite, crise oblige. Le gars était Grec et attendait impatiemment les États-Unis pour 18 jours de vacances dans son île. Cette affaire nous a occupés presque deux heures. Nous l’avons vu venir sur l’AIS, puis notre radar a pris le relais. On en a profité pour tester les alarmes de ces engins pour savoir comment ils nous protègent (décevant, aucune alarme ne sonne avant les trois milles nautiques autant dire qu’il est déjà sur nous). Puis on l’a eu en visuel, on a filmé, pris des photos.

Test des alarmes lors des rencontres en mer

Après la communication radio, on l’a regardé partir dans la lumière du soir en pensant à New York. Et l’on a tout rapporté sur le journal de bord. Dans un horizon vide depuis trois jours, le passage d’un tanker à moins d’un mille est un événement. Je les soupçonne d’être passés tout près pour les mêmes raisons.

 

Ce matin nous avons vu quelque chose de brillant flotter sur l’eau. Nous affalons le spi et allons voir au moteur, tout excités. Une baleine ? Un trésor dérivant ? Non, un bidon d’antifouling vide.
Naviguer sur cette immense force bleue fait naître un sentiment de gratitude pour ce monde qui nous tolère. D’ici, on ne comprend pas pourquoi les invités cherchent à mettre leur hote en colère.