Jérôme et Fred viennent nous rendre une visite éclair. Un parfum d’amitié et de France à bord.

 


Tout le monde sait bien qu’il est hasardeux de donner un rendez-vous précis aux terriens quand on navigue, mais là, 500 milles de décalage, c’est beaucoup. Imaginez deux copains qui descendent de l’avion à Marignane pour retrouver le bateau à Marseille et à qui vous expliquez que, finalement, vous êtes à Naples. Heureusement mes deux amis font partie de la catégorie « meilleurs potes », celle que l’on martyrise avec le moins de mauvaise conscience.

 

Mes frères de tribu

 

Grâce à nous ils ne verront pas la touristique Parati où nous devions accoster, la « petite ville coloniale intacte » (1) que tous les Européens se doivent d’aller voir; à la place, une nuit de bus les attend pour rejoindre la bourgade ignorée de Caravelas. Je crois même avoir réussi à me persuader que ce programme est plus intéressant pour ces professionnels des voyages. Fred est photographe, Jérôme, pilote de ligne. Ils viennent passer une semaine au Brésil pour nous voir. Ils sont parisiens.

Fred, sur les voiliers depuis sa jeunesse

 

Jérôme et Fred sont mes frères de tribu, cette tribu urbaine que l’on tisse lentement dans les coulisses de la ville, à l’abri de son battage arrogant, celle qui fait de Paris notre village. Ils ont vécu avec nous (et soutenu), depuis des années, toutes les étapes du long processus qui nous a fait prendre la mer. Nous ne nous sommes pas vus depuis que nous avons quitté la France. Plus nos retrouvailles s’approchent mieux je perçois combien notre intimité me manque. Mais au-delà de la joie de les revoir, ce rendez-vous avec nos « témoins » à l’autre bout de la terre rend aussi tangible une intuition qui soulève des sentiments ambivalents, feuilletés de fierté et de perte : nous sommes bien partis.
 
 

Ils sentent l’eau de toilette

 

Jérôme à la vigie des baleines

Ils montent à bord, je les trouve en pleine forme malgré la longueur du voyage qu’ils viennent de parcourir. Le son de leurs voix, leurs rires, j’ai l’impression étonnante de les avoirs quittés la veille, ils sont là comme s’ils n’avaient jamais été loin. Un détail pourtant me téléporte en France, en ville, à Paris : ils sentent l’eau de toilette. Un produit épuisé depuis longtemps sur Loïck, parfois remplacé par l’eau de Cologne. Je m’aperçois que nous n’avons pas songé à leur demander de nous en acheter. Bien qu’il y ait une sorte d’aberration à se parfumer lorsque l’on vit en pleine nature, je me demande subitement si nous ne sentons pas le bateau. Du coup j’approfondis l’examen. Leurs T-shirts n’ont pas cette vieille tache de WD40 que les lavages à l’eau froide n’ont jamais réussi à ôter, leurs pantalons n’ont pas d’accrocs, Fred porte une paire de Vans dont le noir n’est pas délavé par le soleil, et pour cause, elles sont neuves. Nos vêtements n’ont pas résisté aussi bien que notre amitié.

 

Équipage prêt à l’emploi

 

Nous fêtons nos retrouvailles comme une cérémonie d’anniversaire. Le plus gros sac de nos compères est pour nous. Outre le matériel pour le bateau qui a fait courir Jérôme au fond de la banlieue, nous déballons les livres, les DVD et les magazines raflés dans l’avion avec la fringale qu’ont les enfants pour les cadeaux. À peine sorti du sac, je planque directement le précieux whisky de caviste au fond d’un coffre avec un égoïsme assumé et nous sortons la cachaça pour la caïpirinha.

 

Les Abrolhos. Interdit de débarquer sans la compagnie des gardiens qui délivrent une foule de conseils utiles.

Jérôme et Fréd forment un équipage prêt à l’emploi, nous avons déjà navigué ensemble. Pendant l’apéro nous préparons la nav. Nous sommes lundi, dimanche nos amis prennent l’avion à Rio. Départ demain après midi pour une petite nuit en mer. Nous irons plonger 40 milles à l’est de Caravelas dans l’Archipagos dos Abrohlos, un parc marin où se reproduisent les baleines à bosse. Ensuite, nous mettrons le cap au sud pendant 200 milles pour rejoindre la grande ville de Vitora où nous devrions arriver vendredi. Il leur restera 10 heures de bus et une nuit à Rio avant d’embarquer pour la France. La météo prévoit du NE à 15 nœuds pour toute la semaine. C’est faisable.
 

Les frégates nichent en masse aux Abrolhos.

 

Le bonheur n’a pas d’histoire

 

C’est incroyable comme les animaux sauvages sont familiers lorsque l’Homme ne se présente pas comme un prédateur. Nous nous offrons une apnée chatoyante encerclée de poissons. Un plaisir rare sur les côtes du Brésil où les superbes plages brassées par une mer peu profonde rendent l’eau trouble. On ne peut pas tout avoir.
 

Abrolhos : une plongée rare au Brésil où l’eau est souvent trouble.


 
La navigation à quatre c’est vraiment confortable. Et puis on a plein de trucs à se raconter. La caïpirinha à l’apéro, un tazar qui mord pour nous faire le dîner, les confidences sous les étoiles pendant les quarts de nuit. Et même un léger mal de mer pour le nouvel équipage lorsque le vent s’est mis à fraîchir : la petite touche d’authenticité. Encore des baleines. Une fausse manœuvre, on déchire le spi dont l’état général n’attendait que la mise à la retraite. Deuxième et dernière voile légère de foutue, je grogne.

Après une nuit éclairée par les torchères des plateformes pétrolières, nous slalomons entre les cargos (Vitoria est le plus grand port de minerai du monde) pour embouquer une très belle baie dont la côte sud-est rehaussée de “pains de sucre”, comme à Rio.

 

 

Gwendal retrouvé

 

L’accostage se fait au Iate Clube Espirito Santo.

Gwendal retrouvé !

“Regarde ! C’est Gwendal !” me lance Caroline. Quel soulagement de le voir sain et sauf. Nous nous étions dit que si nous n’avions pas de nouvelles de lui à Vitoria, il serait temps de prévenir la Marinha do Brasil (la marine brésilienne). Il nous raconte qu’il a cassé le régulateur d’allure, déchiré sa grand-voile, et qu’il est arrivé ici sous foc seul. Pour faire de l’électricité, il a fait tourner le moteur, mais la fatigue lui a fait oublier d’ouvrir la vanne d’eau de mer : surchauffe. Il a pété le joint de culasse. Nous sommes désolés pour lui, mais heureux de le voir.

 

Au Iate Clube Espirito Santo on est chez les riches. Le ticket d’entrée est de plus de 10 000 euros par an, la place de port en sus. Pour vingt euros par jours le club nous tolère sur un bout de ponton houleux. Le regard méprisant de l’employée de l’accueil est éloquent : nous sommes les bonnes œuvres de la belle société dont cette jeune femme épouse le rêve dans sa nuit d’esclave ignorante et dévouée.

 

Jérôme et Fred débarquent. Ils montent dans un taxi pour la gare routière. Il est 9 heures du matin. Je ne sais pas quoi faire de cette journée de blues.

Je traîne à la piscine, parcours quelques magazines apportés de France, ils me tombent des mains. Je tente un sauna, une douche froide. J’attends que la fraîcheur du soir tombe sur la marina.

 

130 kilos de chair morte

 

Vitória, une marina essentiellement consacrée à la pêche au gros

Pour dîner je pille sans vergogne le buffet offert par les navigantes du dimanche qui se rassemblent autour de la balance pour commenter les trophées du jour. Chaque week-end, les équipages accumulent les points pour le concours annuel de pêche au gros. Les arrogantes vedettes hérissées de cannes rutilantes déchargent les majestueux poissons de haute mer et les boîtes de bières vides. Les cent trente kilos de chair morte d’un grand marlin bleu font ahaner une armée d’employés aux T-shirts siglés Marina Espirito Santo. Ils traînent le fuselage brillant de l’animal sur le béton jusqu’aux équarrisseurs qui le transforment en une vingtaine de sacs plastiques redistribués aux fiers capitaines finissant une autre bière. Le soir, les BBQ fleurissent et distribuent les brochettes de viande. Ces pêcheurs ne mangent pas de poisson.
Gwendal porte Touline dans les bras. Il fulmine d’une rage froide contre un groupe en casquettes Lacoste qui vient de se plaindre aux gardiens de la marina de la présence de son chat sur les pontons. Touline se dégage pour jouer avec un gros cafard qu’elle nous ramène à moitié étourdi.

 

Une chemise Prada, une paire de Vans

 

Les capitaines ont emporté le poisson découpé, leurs femmes à bijoux et leurs enfants bien blancs dans leurs grands pick-up. Les caméras de contrôle de la marina filment maintenant des pontons vides. J’ai installé l’ordinateur dans le cockpit éclairé par la lampe à pétrole. Le chat me regarde écrire. Il vient sentir mon verre de whisky Hudson, mix mash single barrel avec un air désapprobateur. Visiblement, l’arôme de chêne et de vanille n’évoque rien à Péqua, elle ne comprend rien à ma promenade olfactive dans les  sous-bois de nos forêts. Pauvre petit chat ne connaît pas la saudade (2).

Une parade ?

Comment peut-elle apprécier ce parfum qu’ils m’ont laissé ? Elle ne peut pas se figurer la course moderne d’une paire d’amis à travers les airs et les terres pour un rendez-vous de quelques jours sur l’eau, dans un autre monde. Moi non plus, à peine. Il nous a fallu neuf mois pour venir ici. Nous vivons un autre temps. Au milieu des cadeaux de mes furtifs Rois Mages, je lis les traces de leur passage. Fred m’a donné ses Vans, Jérôme sa chemise Prada, la cabine bâbord sent encore l’eau de toilette.
 
Qu’elle était courte cette bouffée amicale ! Sacré tempo de citadins ! Juste le temps d’un peu de chaleur, de se dire trois mots et me voilà rendu à la solitude, réveillée par le manque.
 
Nous sommes partis en laissant famille et amis sur le quai. Le voyage avance et l’on s’habitue à faire une souille du substrat autour de soi. Et voilà que tombent du ciel deux vieux copains pleins d’ondes vibrantes et chatoyantes qui vous blastent les récepteurs en sommeil. Le temps de cligner des yeux pour s’accommoder à l’éclat, le flash a disparu, vous laissant ébloui.

C’est tout sombre, vous n’y voyez plus rien.

Reste un parfum d’amitié que je hume au fond ce vieux whisky. L’odorat est le sens de la mémoire.


La vidéo de Caroline sur Vitoria

Note :

(1/) « Petite ville coloniale intacte, à 280 km au sud-ouest de Rio, Paraty est un des hauts lieux du tourisme historique brésilien ». Guide du Routard, Brésil. Éd. Hachette 2013

(2/)  “La saudade exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain”. Ref Wikipedia: Saudage
 

Un couple de poisson-anges français ou demoiselles chiririte (Pomacanthus paru).