Une histoire classique : Une ancre qui chasse, une grosse frayeur et un bateau au milieu du Beagle en pleine nuit.

 

« Comment ça se passe pour vous ? Ici, c’est complètement calme. À toi, intervient Laurent qui a capté notre appel inquiet sur le 16 à Alcamar Yamana pour une demande de bulletin météo.
— On a de l’est, en plein dans l’entrée de la caleta Sonia, 20nds, ça lève. On est sur ancre avec une amarre, le cul à la côte. J’ai allumé OpenCPN pour voir si on chasse… pour l’instant ça… Euh… Non ! je crois qu’on bouge… Merde ! On chasse ! Je te laisse !

 

Loïck dérive

 

— Caroline ! On chasse ! Le moteur ! Le projo ! Le guideau ! »
Elle ouvre le coupe-circuit de la batterie moteur pendant que je me jette sur la clef restée à poste dans le cockpit. Sur le fond de la nuit parfaitement noire, les flocons humides d’aguanieve s’allument en entrant dans la lumière du bateau. Leur mouvement empêche d’apercevoir la réflexion de la moindre luisance sur les rochers. Ils sont là, à quelques dizaines de mètres. Loïck, que la dérive met doucement travers au vent, pointe maintenant son étrave vers eux.
Les pensées se bousculent sans ordre : « Pourvu qu’il y ait la place pour virer », le Rêve d’Antilles avec son petit safran accroché derrière un aileron, n’est pas le genre de bateau à virer sur sa quille.
« Pourvu que le moteur démarre », la côte est si proche que nous n’aurons pas le temps de deux préchauffages. Je compte les secondes comme on me l’a appris en chute libre : commandé un, commandé deux, commandé trois… commandé dix… Loïck dérive… encore cinq pour être sûr. Le moteur démarre immédiatement. Barre sous le vent. Avant toute en attendant le bruit, le choc…
Rien.
On est face au vent.

 

La dangereuse manœuvre pour sortir de Caleta Sonia. En blanc : l’amarre

 

¡Larga la amara!

 

Tout à coup, le bateau s’incline sur tribord, face au petit ilot qui encadrait le mouillage. Une poussée de panique me sort d’un tunnel mental. J’entends de nouveau le vent, Caroline hurler que le guideau ne marche pas, et Fabian crier en espagnol des choses que je ne comprends pas.
Avant de partir à l’avant, Caroline a donné le projecteur à iode à Fabian, notre équipier argentin, il éclaire le rocher qui s’approche, déterminé.
Je comprends soudain que l’on n’a pas largué l’amarre arrière frappée à un gros câble installé par les pêcheurs en travers de la caleta

Loïck, ne pouvant avancer repart vers bâbord. Avec cette laisse au cul qui annule la puissance du moteur, je n’arrive pas à le garder face au vent. L’étrave poussée par les vagues part d’un côté ou l’autre et embarque le bateau, aidé cette fois par le moteur, comme on tire des bords à l’ancre.

 

Au hasard, je tente un « ¡Larga la amara! » à Fabian qui comprend immédiatement – heureuse fraternité des langues latines !
Fabien a réussi à filer les 100 m de polypropylène par-dessus bord, que l’on abandonne. Un dernier flirt avec les rochers de tribords et nous voilà dans le Beagle, avec 70 mètres de chaine et de câblot qui pendent à l’étrave. C’est là que l’on est très content d’avoir pris l’option radar.

 

 

Au pire, une langue de sable

 

Honnêtement, on ne l’avait pas acheté de gaité de cœur, et il n’a pas beaucoup servi jusqu’ici. Pour quelques grains et deux trois bateaux de pêche.
En pleine nuit au milieu du Beagle, où nos cartes ont souvent plusieurs dizaines voire centaine de mètres de décalages, cela nous a paru 1600 euros très bien dépensés.
Caroline revient de l’avant, trempée, glacée, mais l’ancre est à poste.

 

Les GRIB prévus pour 21h. Pas malin d’avoir fait confiance aux 5 nœuds locaux.

Nous rappelons Laurent sur Basic Instinct pour donner des nouvelles. Il est à 8 miles de nous, à Olla avec une dizaine d’autres bateaux. Cette caleta très bien protégée de tous les vents au début du bras nord-ouest du Beagle, sert généralement de première escale aux bateaux en partance pour les canaux de Patagonie.
Pierre de Tangaroa intervient sur le 68 pour nous assurer qu’une entrée au sondeur ne pose pas trop de problèmes « et, au pire, c’est une langue de sable » qui sert de digue à ce port naturel… Il allumera un spot pour nous guider et propose de nous prendre à couple de leur ketch de 14 m.

 

Comme dans un jeu vidéo

 
Vingt nœuds en poupe pour aller à la Caleta Olla, il y a de quoi faire des envieux ! Il souffle très peu d’est dans le canal du Beagle. Les prévisions de la nuit ne donnaient que quelques heures de 5 nœuds dans cette direction. L’oeil d’une petite basse pression nous passait rapidement sur la tête. En effet, en mer à 60 miles au sud les GRIB donnaient bien 20 nœuds d’est. Belle erreur de ne pas avoir anticipé que cette petite dep puisse se promener un peu vers le nord.

La caleta Olla, un des meilleurs abris du Beagle. Basic Instinct au premier plan.
 
 
 

Deux petits feux glauques annoncent le goulet entre l’île du Diable et l’île Gordon. Nous le passons comme dans un jeu vidéo, les yeux rivés sur l’écran du radar… avec une pensée pour les Anciens. Même chose pour la caleta Olla, dont le balayage de la machine dessine parfaitement la digue basse.

 

Bien qu’il soit minuit passé, on se retrouve nombreux sur Tangaroa pour boire un coup et sacrifier à l’autre passion des gens de bateaux : raconter l’anecdote qui en entraine une autre, et une autre…
 
Et comme il se doit, l’histoire se termine sur une note morale : le lendemain, jour sans vent, il nous a coûté quatre heures de moteur pour aller chercher l’amarre. Et trois heures dans l’annexe, avec Fabian, à jouer du couteau pour ôter le kelp entortillé avec l’amarre autour du câble des pêcheurs.
La punition de notre légèreté.

 

Le beau glacier Holanda de la caleta Olla. Au premier plan : la digue naturelle qui ferme la caleta