Notre curiosité pour un voilier chinois hiverné aux Malouines nous fait rencontrer un couple de millionnaires furieusement romantique.

 

En arrivant aux Malouines, notre premier souci est de trouver un abri. Non pas que le ciel nous inquiète, mais le paysage prévient que le vent va souffler fort. La lande herbeuse de cette terre doucement ondulée, percée ici et là de roches gris clair, n’accueille aucun arbre.
Cette nuit, nous avons mouillé au hasard dans Port Stanley, la grande baie de la capitale Stanley. Mais la gentille petite dépression qui nous a offert deux jours de sud-ouest glacé depuis l’île des États va mourir en laissant place aux coups de vents de l’ouest. Au matin, nous demandons l’autorisation de nous amarrer au sinistre FIPASS, les trois énormes docks flottants rongés par la rouille qui servent aux débarquements des marchandises et de la pêche.

 

Paysage des Malouines avec la pointe ouest de Port Stanley. Lande et roche de quartzite.
Un jour sans vent dans l’œil d’une dep.

 

Un hors-bord pour un 54 pieds ?

 

Nous pensions avoir occupé la seule place possible pour un voilier, derrière le remorqueur Afon Alaw, lorsque nous apercevons un grand X-Yacht au pavillon rouge complètement déchiqueté de l’autre côté des docks. La bôme à enrouleur porte le nom du bateau « Beijin Echo Yacht 07 ». Un voilier chinois aux Malouines ?
Il émane une étrange impression de ce 54 pieds au pont en teck que l’on imaginerait mieux sur la route des Alizés que dans les 50èmes. Il semble à l’hivernage, protégé du quai par une énorme défense. Pas de doute, il a été préparé pour le Grand Sud avec ces fûts de 200l qui encombrent les passe-avants et ces six malles Pelicase bizarrement arrimées sur le pont. Mais le plus insolite, c’est le hors-bord de 90 chevaux fixé sur le tableau arrière, manifestement dédié à la propulsion du voilier.

 

Le Beijin Echo Yacht 07 hiverné entre le FIPASS et la terre.
Les images de Google Earth daté de 2016 montre qu’il est toujours au Malouines.

 

Venus de Chine pour la semaine

 

Liang Hong, Betty et l’équipier.

Nous grimpons l’escalier en fer qui mène à la capitainerie sur le toit du premier dock pour assouvir notre curiosité. Le sujet fait briller l’œil du contremaître chilien qui nous reçoit avec d’autant plus de sympathie qu’on lui parle espagnol. Une aubaine tous ces Chiliens aux Malouines, après un an en Terre de Feu nous avons du mal à retrouver notre anglais.
« Oui c’est bien un voilier battant pavillon chinois. Il vient d’Antarctique! Il appartient à un jeune couple. Vous pouvez les rencontrer, ils sont revenus aux Malouines pour la semaine. »
De Chine pour une semaine ?

 

Un gros 4×4 se gare devant le Lighthouse Seamen’s Center (billet à venir sur ce remarquable foyer de marin). Une femme élégante descend encadrée par deux hommes aux physiques de lutteur. Ils embrassent Betty, la responsable du foyer, avec chaleur, et lui offre un grand drapeau de la République Populaire de Chine qui ira sûrement rejoindre le plafond décoré de pavillons de multiples nations. Après avoir pris un plaisir visible à ces retrouvailles, Betty nous présente au couple et à leur équipier.

 

Fiancé en Arctique, marié en Antarctique

 

Mariage Liang Hong & Zhang XinYu en Antatique.
On admire le courage de Liang Hong.
© Courtesy Hong & XinYu



Liang Hong nous raconte leur histoire dans un mauvais anglais tandis que son mari Zhang Xin Yu fait quelques images avec une caméra professionnelle qui fait loucher d’envie Caroline — Elle vient de casser la sienne.
« Nous nous connaissons depuis tout petits, nos parents, des ouvriers, étaient voisins. À treize ans Zhang m’a dit qu’il voulait se fiancer en Arctique et se marier en Antarctique. Et on l’a fait. »

Ce couple de toujours commence par devenir extrêmement riche (1). Jusqu’en 2008, Zhang avoue qu’il n’avait qu’un seul rêve : devenir encore plus riche. Le terrible tremblement de terre de Wenchuan (80 000 morts), auquel ils assistent comme sauveteurs, change leur vie. Ils achètent le voilier à Marseille et le font livrer à Hong-Kong. Après un an de cours de voile, ils partent vers le nord le long des côtes du continent asiatique, traversent le détroit de Béring et redescendent le continent américain jusqu’à l’Antarctique où ils se marient en février 2014. Tout simplement.

 

“It was too cold !”

 

Un bateau étrangement équipé (clic pour agrandir)

Ce n’est que l’histoire de leur amour que Liang Hong me raconte et dont elle adore le romantisme. Cela se lit dans ses yeux. Comme si cette navigation n’était pas un exploit, en particulier pour des débutants. Elle ne mentionne aucune anecdote nautique. Juste un charmant “It was too cold !” à propos du jour de son mariage.

Je lui demande quand a-t- elle eut peur. Elle évoque rapidement une tempête dans la mer de Béring où toutes les voiles se sont déchirées et un talonnage dans les canaux de Patagonie de nuit. « Pourtant sur le plotter nous étions au milieu du canal ! » Une remarque que j’ai trouvée naïve dans la mesure où il est bien connu que les cartes des lieux sont mal calées (pour cette raison, on ne navigue pas de nuit dans cette région, ou au radar si c’est vraiment nécessaire ou encore une trace déjà faite). Je n’ai pas réussi à comprendre comment été composé l’équipage, il semble qu’il ait varié, mais qu’ils n’étaient pas que deux.

 

Une notoriété mondiale

 
Avec une humilité toute bouddhiste, le couple nous quitte sans nous parler de leur nouvelle vie qui a fait d’eux des stars en Chine et à l’international, grâce à une émission sur le YouTube chinois (Yuku) dépassant les 103 millions de vues.
Nous découvrons leurs exploits sur internet, leur notoriété est mondiale. Ils vont se promener à Tchernobyl, dans le volcan Marum, en Somalie avec une cohorte de gardes du corps. Ils financent et achèvent le projet de l’artiste Hiro Yamagata de projeter une image holographique d’un bouddha de Bamiyan détruit par les talibans. Le programme a été récemment censuré par la Chine lorsqu’ils sont partis combattre avec les Peshmergas contre Daesh ! (En lien avec l’exécution du premier otage chinois par les islamistes ?). Leur notoriété a atteint la France avec, par exemple, un article dans Le Monde ou le divertissant biopic de l’émission “L’Effet Papillon” sur Canal Plus.
 

Moteur installé à Ushuaïa pour aller en Antarctique (sic).


 
Après leur départ je m’aperçois que j’ai oublié de poser la question du pourquoi ce hors-bord de 95 chevaux au cul du X-Yacht. Ils habitent à l’hôtel, je ne sais où, mais Stanley est une capitale de 1500 habitants et nous tombons sur eux par hasard.
L’explication de Liang est simple comme leur façon de voir la vie : « le moteur in-bord était cassé et irréparable à Ushuaïa, nous avons donc fait poser ce hors-bord avant d’aller en Antarctique. »
 
… Et le Drake a laissé passer cette fortune de mer sans arracher ni le moteur ni le tableau arrière, dans un sens, puis dans l’autre. Quand la vie se met à ressembler à une fable on cherche une morale :
En amour rien d’impossible ? Heureux les simples d’esprit ? La fortune sourit aux audacieux ? Laquelle ?

 

Notes
 
1/ Liang nous a dit qu’ils étaient devenus riches en vendant des machines de terrassement et des pelles mécaniques en Afrique mais l’article du Monde comme le biopic de l’Effet Papillon évoque l’invention d’une machine à tofu.