Une famille dans un Open40 en carbone démâte à 300 milles du Cap Horn. La plus âgée des trois enfants n’a que 6 ans. Cela nous a rendus curieux.

 

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En revenant de notre promenade au Cap Horn, si facile, si fortunée, nous attendait l’image de la malchance. À couple d’un patrouilleur de Puerto Williams, git démâtée une de ces luges pélagiques, sans davier, qui semble armée pour glisser sans fin sur les vagues de l’océan. Sauf quand elle casse.

 

Ce n’est pas le nom d’une banque ni d’une lessive que l’on peut lire sur l’Open 40. Il n’arbore aucun sponsor. De l’étrave au pied de mat, une grande flamme hard rock piquée de dessins naïfs décore ses francs-bords. Anasazi Girl sent le rêve brisé.

 

¡ Una locura !

 

Le sous-officier de l’Armada [marine chilienne] qui établit notre entrée de port nous apprend que ce voilier a démâté à 350 miles au sud-est de Puerto Williams. À bord, une famille avec trois enfants de six, trois et un ans. « ¡Una locura! » [une folie] conclue le militaire avec une mimique effarée  ̶  il fait trainer le son « ou » avec emphase pour montrer sa réprobation.

 

Anasazi Girl a été remorquée à plus de 10 nœuds, la condition pour que l’Armada ne l’abandonne pas en pleine mer.

 

Dans le bar du Micalvi, ce transporteur coulé pour servir de marina à Puerto Williams, il y a débat. D’un côté, ceux qui pensent qu’il faut être parfaitement inconscient pour emmener des enfants en bas âge dans un Class 40 dans une navigation dans les 50èmes, de l’autre, en général des anciens coureurs qui comprennent et argumentent que ces bateaux de courses off-shore sont construits pour naviguer dans ces latitudes. « L’échantillonnage n’a généralement pas beaucoup de gras, me confie un ami régatier, mais toi-même que sais-tu du gréement de ton vieux bateau ? ».

Comme s’il fallait mettre tout le monde d’accord, le coup de vent qui démâta Anasazi Girl a aussi, le même jour, cassé le mat d’un robuste bateau de voyage en acier, l’Elsi Arrubun

 

Elle s’appelle Tormentina

 

Reste la question des enfants. Nous sommes allés poser la question à la famille de l’Open 40 en carbone.
James, Somira et les enfants ont trouvé refuge dans un petit appartement de plain-pied mise à disposition par l’armée chilienne.
James nous accueille avec la cordialité sans chichi des Américains. On passe directement à la cuisine où Somira tente de protéger la petite Pearl des agressions fraternelles de Raivo. De guerre lasse, l’enfant de trois ans entreprend une escalade des meubles de la cuisine pour se jeter d’un mètre cinquante de haut. Il se relève tout fier et part à l’assaut d’un nouveau tour de manège. La plus grande, dans une robe de princesse de satin rose, dessine allongée sur la seule table de la pièce. Au calme de son beau visage eurasien, on comprend que ce chahut n’a rien d’exceptionnel.
Elle s’appelle Tormentina [tourmentin en italien], au cas où l’on douterait de l’engagement sur la mer de cette famille qui cumule plus de 20 000 miles ensemble.

« Elle a été conçue pendant une tempête, lance James en riant, quand ça souffle très fort, on est enfermé le bateau avec rien à faire… »

 

La famille a d’abord été hébergée par l’armée contre un loyer. Elle a dû revenir à bord de leur voilier dont la coque en carbone n’est pas isolée. À l’entrée de l’hiver, un bateau français, La Cardinale, leur a proposé de les héberger.

 

Un rêve de voyageur

 

Ils venaient de Nouvelle-Zélande, ils allaient à Lorient. Sans escale. James aime la France et sa culture nautique (Anasazi Girl est un plan Finot-Conq). Ce bourlingueur volubile a plus de 200 000 milles dans son sillage, mais il est aussi guide de montagne (son CV). Après son deuxième tour du monde par les trois caps en solitaire, James voyage avec Somira tout en agrandissant la famille.

 

Quand Tourmentina n’a qu’un an, ils tentent le tour d’Islande en vélo, puis les canaux de Patagonie en kayak, entre autres, car ils ont aussi parcouru cette région en bicyclette et en fourgonnette Peugeot. Leurs pages Facebook aux milliers d’amis racontent un rêve de voyageur sublimé par des photographies réellement magnifiques des quatre coins du monde. Somira est photographe.
Je n’utilise généralement pas l’adjectif « magnifique » pour qualifier les jolies photos que font tous les voyageurs devant une nature sublime. Je parle ici du travail d’une professionnelle inspirée qui a forcé mon admiration.

 

Anasazi Girl ne pourra quitter le port que dûment remâté. Une opération complexe dans ce bout du monde.

« Prisonniers » de Navarino

 
Ces nomades de l’extrême vivent leur sédentarisation avec philosophie, parlant même « d’un joli tour que leur a fait la vie. Une pause », sur une des îles habitées les plus sud du monde. Rien ne semble entamer leur optimisme.

 
Bien sûr, ils n’étaient pas assurés pour les 100 000 euros de dégâts qu’a engendré la perte de ce mat en carbone. Ils n’ont pas non plus les 30 000 euros nécessaires pour acheter et acheminer un nouveau mât, ici aux confins du Chili. Et l’Armada chilienne interdira toute sortie du port d’Anastazi Girl tant qu’elle ne sera pas dûment en état de naviguer, il n’est pas question de quitter Puerto Williams avec un gréement de fortune. Tant que le voilier n’a pas de nouveau mât, il ne peut pas sortir du port. Voilà un an et demi que la famille est bloquée sur Navarino. Ils cherchent de l’aide pour continuer leur voyage.

 

Haut risque, faible occurrence

 

Nous avons d’abord posé la question du danger pour les enfants à James. Il nous a lancé un regard étonné qui semblait dire : quel genre de marins êtes-vous ? « Les mers du Sud sont sûres pour moi » dit-il comme désolé de ne pas pouvoir s’expliquer mieux.

 

On se tourne vers Somira qui nous avoue que le bateau n’a pas beaucoup de vaisselle, mais qu’il est bourré de tout ce que la sécurité moderne peut offrir en mer. « Nous suivons les routes classiques des océans, nous ne sommes pas des explorateurs. Pourtant, certaines personnes sont inquiètes. Il est bien difficile de leur expliquer ce que c’est de vivre avec un danger “à haut risque et à faible occurrence”. Nous faisons ce que les gens pensent être une pratique risquée, mais nous pratiquons un “risk management” quasi exagéré à bord concernant tous les aspects de la vie avec nos enfants. »

 

Comme parfaite illustration de ces propos, la photo de présentation de la famille de leur site montre deux bouts de choux suspendus par des cordages le long du mât à la hauteur de l’antenne radar. L’image ferait frémir la plupart des mamans même si, en effet, les enfants sont bien équipés de casques et de harnais à leur taille.

Somira, elle, photographie leur exploit.

 

— Et qu’en pensent tes parents ?

 

— Mes parents ont fui le Camboge de Pol Pot par la forêt quand j’étais bébé. Nous avons été réfugiés dans un camp en Thaïlande. Pour eux, tant que la famille est heureuse, il n’y a pas de problèmes.

 

James et Somira ne nous parleront pas du démâtage, car ils ont promis l’histoire à un autre magazine. À ce propos, Somira, écrit juste cette phrase dans son blogue :
 
« Comme le dit James : La vague portant son nom l’a finalement rattrapé, mais elle l’a épargné parce que sa famille était à bord. »

 

Puerto Williams conteste à Ushuaïa le titre de ville la plus australe du monde, mais elle ne compte que 1600 habitants selon le recensement de 2012. Pour l’INSEE, il faut au moins 2000 habitants pour faire une ville.

 

L’adresse du blogue de Anasazi Girl : anasaziracing.blogspot.com