Mise à jour du 21/10/2015 en forme de droit de réponse :
À la lecture de ce billet, les personnes en charge de notre petit port n’ont pas été très heureuses que l’on puisse penser que ce lieux fut toujours “un port pirate”.
Les responsables m’ont expliqué qu’ils avaient passé 5 ans d’efforts, engageant avocats et comptables pour payer une redevance à la Province de Buenos Aires afin de donner à cet espace un cadre légal. Cela a permis de sanctuariser une marina aux prix modiques pour des gens à revenus modestes.
En effet, mon billet manquait de clarté sur ce point. Si cette partie du port fut bien surnommé Puerto Pirata, elle est maintenant un club officiel nommé Club Puerto San Isidro. La partie où nous sommes n’est donc plus squattée mais louée à la Province de Buenos Aires.
J’ai donc corrigé quelques mots du texte pour soit en adéquation avec la réalité que je connais mieux aujourd’hui, en particulier en remplaçant Puerto Pirata par Puerto San Isidro lorsque cela était pertinent.
Au-delà de notre quai, la description que je fais dans ce billet reste valable pour le reste du port.

 

Sur un coup de tête, Loïck reporte son départ pour l’hémisphère nord.

 

« C’est n’importe quoi… », me murmure Caroline avec un sourire dans la voix.
— Il y a deux jours tu me disais que tu aimais ce coin, lui dis-je, que tu resterais bien ici, que tu n’avais pas envie de rentrer en France…
— Oui. Mais tu sais bien ce que je veux dire… »

 

Oui, je sais bien ce que tu veux dire Mon Amour, ce n’est pas sérieux de changer d’avis, de vie à la dernière minute. Chez moi aussi, notre choix fait naître un fond d’inquiétude mélangé à une douce exaltation pour ce qu’il va arriver. Ce sentiment double, c’est la marque du désir.

 

Une ombre tristounette

 
Carénage terminé, arbre contrôlé, hélice équilibrée, gréement et voiles vérifiés, les bocaux de ratatouille et de compote maison s’entassaient dans les coffres, même les moulinets de pêches étaient armés de leurres. Loïck était prêt pour remonter dans l’Atlantique Nord, prendre la route du retour.
Une soirée avec Jorge a tout changé. Nous restons à Buenos Aires.

 

Mise à l’eau après un carénage au Club Barlovento

 

Il planait une ombre tristounette sur l’idée de rentrer. Trois ans et demi que nous sommes partis de France, cinq ans que nous vivons à bord. Pas de regrets, ni d’envie de terminer notre vie nomade. C’est le réalisme économique qui traçait la route du retour.

 

“Puerto Pirata”

 

Pour cette escale à Buenos Aires nous avions réussi à trouver une place dans un petit port que les gens d’ici surnomment “Puerto Pirata”. Un squat de bateaux, voiliers pour la plupart, amarrés aux rives de l’ancien bassin d’une sablière abandonnée. Les silos servent d’habitations précaires. Les quais sont publics et populaires. Toute la zone, au cœur d’une banlieue chic de Buenos Aires, a mauvaise réputation. Un membre distingué du Yacht Club de Barlovento nous assurait qu’un ketch s’y était fait voler ses deux mâts.

 

Le Club Puerto San Isidro, un petit port populaire et sympathique au nord de Buenos Aires.

 

Notre sentiment est à l’opposé de ces rumeurs. Les quais de “Puerto Pirata” vivent sous la vigilance discrète des habitués. Riverains et propriétaires de bateaux ont organisé la régularisation des amarres. Les places sont comptées. Pour pouvoir amarrer Loïck il nous a fallu promettre, jurer, de ne pas rester plus d’un mois et payer un petit loyer de 90 euros/mois. Pour cette somme, pas de douches ni même d’eau au ponton, mais une place et de l’électricité.

Les habitués se retrouvent tous les soirs sur les marches du quai.

 

Buena onda

 
Une aubaine ce lieu. D’abord parce qu’il y règne une vie de village débonnaire loin du côté guindé des Yacht Clubs, ensuite parce que l’emplacement le moins cher que nous avions trouvé avant celui-ci coûtait 400 euros/mois. Une somme trop lourde pour imaginer rester à Buenos Aires à tenter de renflouer la caisse de bord — un projet pas très réaliste, mais qui nous tentait.

 

Mais voilà qu’hier soir, Jorge qui vit à quelques bateaux de nous passe pour l’apéro. La discussion roule jusqu’à ce qu’elle aborde notre départ. « Pourquoi vous ne restez pas un peu à Buenos Aires ? » demande-t-il ingénument ?
- Parce que l’on ne peut pas rester à Puerto San Isidro et que les autres clubs sont trop chers.
- On vous fera de la place, vous êtes buena onda.

 

Daniel et Géronimo gèrent les quais avec bienveillance.


 
 

« C’est la mer »

 

Buena onda. Cette jolie expression nous a poussé à faire de nouvelles extrapolations beaucoup plus exaltantes que rentrer-et-trouver-du-travail. Sûrement moins payantes sur le plan économique.

Travailler dans un pays qui subit encore les contrecoups de la faillite de 2001 avec un statut de travailleur clandestin, en effet, c’est « n’importe quoi ».
Mais, c’est encore de l’inconnu, encore du voyage.

 

De toute façon, nous en avons du travail, avec la France. Écrire et monter le matériel que nous avons moissonné dans le Sud peut parfaitement se faire ici. Nous avons donc décidé de reporter notre départ à la saison prochaine, en mars 2016.

 

Caroline a trouvé un réparateur pour sa précieuse caméra, le devis, vient de lui être donné par téléphone : 280 dollars. Très correct. C’était le stabilisateur d’image. « Je ne m’en sers jamais », s’est-elle défendu.
« C’est la mer », lui a répondu le technicien.

Beaucoup de « classiques » dans notre port comme dans la flotte des bateaux argentins.

 

« Tu veux le faire ? »

 

Ainsi nous avons fait notre demande officielle à Daniel et Géronimo, les responsables de ce quai anciennement squatté. Ils nous ont demandé une semaine pour nous répondre, le temps de consulter les voisins.
Nous avons finement été cooptés.

 

 

Jorge est revenu boire l’apéro au bateau, il était avec un ami surnommé Ruso (Russe). Après avoir célébré avec enthousiasme notre non-départ, la conversation vagabonde jusqu’à ce que Caroline s’aperçoive que Ruso, sous ses faux airs de mafieux, est cameraman.
 
On a beau être née chacun d’un côté de la Terre, on a toujours beaucoup de points communs avec les gens qui exercent le même métier que vous. À tel point qu’avant de partir Ruso se tourne vers Caroline et lui propose :
« Il y a un petit spectacle à filmer pour l’Académie du Tango, je ne peux pas le faire et j’ai trouvé personne. Cinq cents pesos pour deux heures… sans montage, tu leur donnes les rushs. Tu veux le faire ? »

 

À dix minutes de Puerto San Isidro commencent les splendeurs du delta du Paraná.