Rencontre avec Jackson, marin d’une escuna. Le premier ami avec qui nous ne parlons que portugais. Il est le seul à nous comprendre.

 

Après notre petite série noire à Montevideo (ensuite, nous avons aussi eu une fuite de gazole), que je racontais dans le précédent billet, je reprends le fil de ce blogue où je l’avais laissé : au milieu du Brésil, à Guarapari.

 

Il nous faut de l’eau. Nous avions tendu le grand taud percé au centre par un petit passe-coque dès que le ciel s’est couvert, mais il n’a pas plu suffisamment. Juste de quoi laver la bâche. Dans cette petite crique cernée des plages, il n’est pas question de bidonner, le chariot ne roule pas dans le sable. Malgré notre clandestinité, nous devons aller en ville avec le bateau.

 

Le martyr des escunas

 

Une escuna mouille près de nous pour baigner ses clients.

Le rio qui traverse la ville de Guarapari n’offre aucun aménagement pour les bateaux de passage. Il n’existe que quelques pontons flottants construits à la diable pour accueillir l’embarquement des passagers dans les escunas. Ces goélettes faites au trusquin dans la baie de Bahia pour la plupart, servent de bateaux-promenades sur toutes les côtes du Brésil. Une activité qui donne un air bêtement folklorique à ces belles barques toujours privées de leurs voiles et encore avilies par une musique tonitruante crachée par des haut-parleurs poussés bien au-delà des limites de la saturation. Impuissants devant ces cas de maltraitance navale avérés nous tentons généralement de nous tenir le plus loin possible des escunas. Mais ici, pas d’autres choix que de se mettre à couple d’un de ces bateaux martyrs. Nous choisissons le plus grand, l’Indiana.

 

« Et si tout le monde faisait comme nous ? »

 

Les marins ont compris la manœuvre et se présentent spontanément sur le pont de l’Indiana pour nous prendre les amarres. Moteur coupé, nous tentons d’expliquer dans un portugais d’enfant de 2 ans que nous aimerons faire de l’eau, voire rester la nuit le long de leur bord. « Não é problema » nous répond Jackson. Le jeune homme de trente ans au visage poupin nous explique juste qu’il faut que l’on soit partis le lendemain à 11 heures pour qu’ils puissent sortir avec leurs clients. Après nous avoir montré comment faire de l’eau avec son tuyau, il reprend son balai pour nettoyer le pont. Je suis surpris. Ce simple matelot vient de prendre le risque de bloquer son bateau sans en référer à qui que ce soit de sa hiérarchie. « Et si nous ne sommes pas là demain à 11 heures ? Hein ? Et ton capitaine qu’est-ce qu’il va en penser demain en nous voyant ? Et l’assurance ? Elle couvrirait en cas de dégâts sur ce ponton commercial ? Et si tout le monde faisait comme nous ? » ces pensées bien de chez nous me traversent l’esprit, mais le marin brésilien ne semble avoir aucun don pour la télépathie. Au lieu du traditionnel : « je suis désolé, mais vous ne pouvez pas rester là », il se ravise et nous demande si nous n’avons pas besoin d’électricité. C’est un comportement que nous rencontrerons fréquemment au Brésil. De la confiance en ce qu’il adviendra.

 

Loïck à couple d’une grande escuna de trente mètres.

 

Penser au 110 volts

 

Aparté technique : Comme dans beaucoup d’états du sud du Brésil, le courant a une tension de 110 volts (sauf dans les marinas généralement aussi équipées de 220v). Cela ne pose pas de problème pour le chargeur de quai multi-voltage, sauf que j’ai installé un tableau avec disjoncteurs et différentiel en amont qui ne veulent pas entendre parler de 110. Au moment de l’installation, je n’avais pas du tout anticipé ce cas. La solution toute simple consiste à by-passer le tableau en fixant une prise mâle et femelle sur le cordon secteur du chargeur. Sauf que trouver un jeu de prise avec un indice IP correct dans la station balnéaire de Guarapari m’a pris la matinée.

Préparation de l’excursion

Puis il a fallu démonter le support du chargeur pour accéder aux câbles, étamer les fils, monter les prises… Une petite intervention simple qui m’a pris la journée, typique du voyage en grande croisière. Le soir, le vent s’est mis à souffler bloquant l’escuna à quai. Nous pouvions rester deux jours de plus à couple de l’Indiana.

 

Une honte !

 

Ce caprice de la météo nous offre de mieux connaître Jackson. Depuis que nous sommes dans ce pays, nous ne nous sommes liés qu’avec des Brésiliens qui parlent français ou anglais. Notre niveau de portugais ne nous permet guère d’aller au-delà d’une communication utilitaire. Après trois mois nous commençons à saisir la musique de la langue, notre vocabulaire ne doit pas dépasser une soixantaine de mots quant à notre grammaire, elle conjugue les temps de façon extrêmement efficace, du type : « Trois mois avant, nous vient Brésil avec la bateau.» Nous n’avons pas encore ouvert une grammaire. Une honte !

Plus je parcours le monde plus je suis persuadé que l’or du voyage c’est la conversation.

 

Jackson

Je suis extrêmement reconnaissant à Jackson de nous avoir prouvé que notre niveau était tout à fait suffisant pour passer une bonne soirée.

Il nous fait visiter l’escuna. Il n’y a pratiquement rien sous le pont sauf un gros moteur de 90 chevaux et une cuisine où les matelots préparent les fruits et les boissons pour les clients. La virée dure 2 h30 le long des plages et s’arrête pour un bain d’une demi-heure dans la jolie baie où nous avions mouillé. Nous lui présentons Loïck, il apprécie particulièrement la cuisinière sur cardan. Il nous demande comment on vit en France. Quels animaux avons-nous là-bas ? Non pas de singes, ni de perroquets. Il nous parle de sa famille qui vit à la campagne, de la chasse au capybara. La conversation dérive sur les armes, nombreuses au Brésil, leurs prix au marché noir.

 

Une intuition phénoménale

 

L’intelligence de Jackson nous donne le sentiment que nous parlons sa langue couramment. Il ne semble avoir aucun mal à saisir le sens de notre bouillie de mots portugais, espagnol, italien, ou carrément des mots français que l’on tente, sans vergogne, avec un « O » ou un « A » en finale. Il a parfaitement compris que nos racines latines communes permettent souvent de trouver le mot clef qui donnera le sens à la phrase. Lorsque notre regard devient vague, il tourne la phrase, choisit des synonymes, ôte les conjonctions, simplifie les temps, torture sa langue jusqu’à ce qu’une lueur d’entendement se mette à briller dans nos yeux. Son intuition est phénoménale, il devient naturellement notre interprète lorsque l’on tente une bribe de conversation avec ses collègues qui ne comprennent rien à notre sabir.

 

Non Jackson, pas de perroquet en France.

 

Nous resterions bien plus longtemps à Guarapari, Jackson veut nous inviter dans sa famille, mais dans l’après-midi nous voyons un semi-rigide de la Marina do Brasil croiser sur la rivière. Ils passent à notre hauteur sans nous contrôler. Je déteste cette clandestinité. Il faut partir.

 

Jackson nous a dit qu’il ira visiter Paris en 2016 (sic), j’espère que le hasard nous trouvera en France ensemble. Se balader à Montmartre, dans mon quartier, avec Jackson… un autre voyage.