A fond dans la nuit. Un bruit suspect. Pas à fond dans la nuit.


 

L’anémomètre affiche 25 nœuds, Loïck fonce au grand largue dans la nuit. Je lance aux copains dans le cockpit : « On va peut-être prendre un ris ? Non ? » Jérôme, façonné par la culture de la régate, ne voit pas du tout les choses comme l’économe voyageur. « Laisse tout dessus, regarde comme il aime ça ton bateau ! Et puis on est là pour le tester, non ? » me crie-t-il. C’est vrai que Loïck a l’air heureux les ailes déployées dans ce vent frais. Calé sur son bouchain, il tient les 80 m2 de toile avec une raideur de jeune homme. Il encaisse les surventes comme un lutteur, refusant de s’incliner, gagnant en vitesse. Huit nœuds cinq, neuf nœuds, les douze tonnes d’acier font exploser les vagues perdues sur notre chemin. Je n’avais jamais poussé Loïck jusque-là. Les mots de Nicole Van de Kerchove me reviennent en mémoire : « C’est un bon bateau ! » Je savais qu’elle avait navigué sur Loïck en remontant du Cap Horn et je voulais savoir ce qu’elle en pensait. Mais le ton de sa voix marquait un tel « point final » que je n’avais pas osé demander d’explication. Son commentaire m’avait laissé perplexe. Ce soir, je vois ce qu’elle voulait dire. Il me met en confiance, oui, c’est un bon bateau. En fait, j’ai le sentiment qu’il en sait plus long que moi.

 


Fred et Jérôme au petit matin

 


 

Le pélican perdu

 

 

Je propose à Nicolas, qui barre depuis quatre heures le sourire aux lèvres, de mettre le régulateur d’allure. Il ne veut pas lâcher la barre, Fred ajoute : «  Et après c’est à moi ! ».


Caroline, Fred, Nicolas, Jérôme et moi, nous sommes cinq copains dans ce cockpit à se passer les bières et refaire le monde dans cette brise de novembre. Parfois un paquet d’embruns choisit de tremper l’un de nous pour faire rigoler les autres. On est bien, mais c’est quoi ce bruit bizarre ? Comme un truc qui bat contre la grand-voile. Jérôme part à l’avant. Trop longtemps. Il revient avec la moitié du pélican1. Merde ! Cette pièce vaut des centaines d’euros. Et encore, il faudra peut-être changer l’étai au cas où je ne retrouve pas le même modèle. Je comprends mon erreur : avec la pression de l’air sur les voiles, le gréement s’est détendu sous le vent, là où j’avais fixé le palan de l’étai largable. Lentement, avec les secousses, le ridoir s’est dévissé. Je parcours à quatre pattes la plage avant arrosée par les vagues. En vain, le ridoir est passé à l’eau. Nous qui cherchions à faire des économies en prenant notre gazole à Jersey… La ronde des « j’aurais dû » fait sa danse dans ma tête, et je ne peux réprimer un sentiment idiot d’injustice. La mer ne pardonne rien. Trempé, fâché, je vais dormir.


Ambiance british à Jersey

 


 

Point de Jersey à l’envers

 

 

Avoir les Anglais à quelques heures de voile, it’s so pleasant ! Avant que l’achat de Loïck nous emmène en Bretagne, nous naviguions dans le sud. Je suis un amoureux inconditionnel des calanques marseillaises et des îles du littoral provençal. Pourtant, histoires de titiller les chauvinismes, je propose d’élire le golfe normand-breton comme meilleur terrain de jeu pour plaisanciers français. Certainement le plus divers culturellement (anglais, normands, bretons), techniquement exigeant (marées, courants, cailloux, vents), faune et flore luxuriante (dauphins, phoques, fous pour ne citer que les stars), et des joyaux de petites îles à quelques milles les unes des autres (Sark, Chausey, Bréhat…).


Nous accostons dans l’avant-port de Saint-Hélier. Nous ne sommes pas exactement en Angleterre dans cette île aux statuts anachroniques où règne encore le droit coutumier, mais les cabines téléphoniques à petits carreaux sont bien rouges. Pour beaucoup de Français, les charmes de la ville sont d’abord féminins. Les petites Anglaises jouissent d’un métabolisme singulier qui les immunise parfaitement contre le froid. Libérées du besoin de se vêtir, leurs tenues peuvent se consacrer exclusivement à l’attraction de leurs congénères masculins.

Loïck attend son équipage

Vu les efforts que font les filles, il semble que les garçons soient extrêmement difficiles à séduire. Ils se dépassent volontiers en groupe soudé comme pour imiter les mœurs de leur seule et unique passion : leur équipe de foot dont ils portent le maillot en hurlant le nom. Heureusement, ces clivages sont solubles dans l’alcool, excipient visiblement indispensable pour que la nature reprenne ses droits. Les deux sexes en font un usage immodéré et tout se termine comme dans un conte de fées, en plus trash.

Les jeunes mâles français, un peu patauds face à une gent féminine qui pratique l’art de l’esquive avec adresse, adorent ces nuits brittoniques où ils se sentent comme des renards dans un poulailler. Voilà pourquoi les bateaux reviennent de Jersey avec le pont piqué de petits trous de talons aiguilles.

Sur Loïck, un bateau sérieux, qui ne veut prendre aucun risque de poinçonnage, l’équipage n’a que la permission de minuit.

Nous reprenons la mer sous les étoiles.

 

Quelques jours après notre retour, Guy-Marie2 nous apporte un ridoir qui s’adapte parfaitement à notre pélican. Dans ce port, je ne compte plus nombre de fois où j’ai dit : « Merci ! » Le bateau est prêt, les pleins sont faits, l’avitaillement terminé. Nous devons quitter le Légué. Ça ne va pas être facile.


 

1 Pélican : attache rapide qui sert à fixer l’étai largable

2 Notre voisin de chantier et ami, qui refait un two tonner et qui apparaît dans la vidéo “En chantier” et le billet “Une vie de chantier”