Un dangereux coup de sud imprévu nous oblige à trouver un abri. Porto Seguro ou Caravelas ? Comment prévenir Gwendal ? Talonnage à réplétion

 

Un détail achoppe. J’ai de plus en plus de mal à prendre les GRIB avec la BLU. C’est la deuxième fois que je vois une petite fumée blanche sortir de la boîte d’accord. Pas besoin d’être sioux pour saisir le message de détresse. J’hésite à démonter tant que ça marche… un peu, je pourrais faire pire que mieux. Les pannes intermittentes, le cauchemar de l’amateur. Nous limitons les téléchargements de GRIB à de petits fichiers à 48 heures. Pour les prévisions plus lointaines, un ami pilote de ligne, Jérôme, s’occupe de nous faire un résumé quotidien par mail.

 

“J’ai des doutes”

 

Ce soir, un mail intitulé “J’ai des doutes” nous annonce un gros coup de sud dans 50 heures. Le coup de sud c’est LE danger de la côte brésilienne. Le vent de NE accélère à 30 nœuds tourne à 180° en moins de deux heures. Les rafales, particulièrement violentes, prennent la houle à rebrousse-poil.

À cause de l’avancée du plateau continental, les navigations le long des côtes se font souvent dans moins de 50 m d’eau. Les coups de sud lèvent une mer courte, abrupte, brutale, dangereuse, pas question de louvoyer dans ces conditions. Les habitués du Brésil nous avaient conseillé de trouver un abri et d’attendre.

 

Les premiers signes du coup de sud

 

Porto Seguro la mal nomée

 

La côte sablonneuse du Brésil offre peu d’abris. Il faut souvent attendre l’embouchure d’un grand fleuve qu’il vaut mieux embouquer avec la marée. Nous avons le choix : Porto Seguro à 100 milles ou Caravelas à 170 milles ?

 

Vitesse réduite pour une arrivée au petit matin aux Abrolhos

Porto Seguro la mal nommée offre un mouillage sans évitage et on ne peut y entrer qu’en longeant dangereusement un récif de très près. Il devait faire beau le jour où  Pedro Álvares Cabral s’est arrêté là en 1500 pour découvrir le Brésil.

L’abri sûr est à Caravelas selon le guide mouillage (1). La ville fait face à l’Archipelago dos Abrolhos où migrent les baleines à bosse. L’archipel tient son nom de l’expression “Abra os Olhos” (ouvre les yeux) vu le nombre de récifs qui entourent les cinq petites îles et l’entrée du fleuve.

 

Nous sommes lundi soir, le vent devrait bien souffler dans les 48 prochaines heures, Loïck doit arriver mercredi matin à 9 heures à l’entrée du fleuve pour le remonter avec le flot, soit une moyenne de 4,7 nœuds. Le coup de sud est prévu mercredi à 17 heures. Nous naviguons actuellement autour de 6 nœuds, nous optons pour les baleines contre les colons portugais.

 

Le conseil de Caroline

 

Appel aux cargos pour qu’ils relaient notre message.

 

Comment prévenir Gwendal de l’arrivée de ce coup de sud ? Il n’a pas de météo à bord. Je ne réussis pas à le joindre par radio et ça me tracasse.

 

La Boiteuse de Gwendal à la sortie du Paraíba

La Boiteuse et Loïck sont partis ensemble de João Pessoa. Nous avions prévu une vacation VHF à 14 heures. Nous avons perdu le contact depuis quatre jours.

La Boiteuse devrait être derrière nous, Gwendal aime naviguer tranquille et n’hésite pas à prendre deux ris pour calmer la gîte de son Konsul 37.

Il n’a pas fallu longtemps à Caroline pour me conseiller d’appeler les bateaux qui remontent vers le nord et leur demander de relayer un message pour La Boiteuse. Passé la bouffée de fierté pour ma femme, je me tire une claque mentale pour ne pas y avoir pensé tout seul.

Les “gros-culs” ont reçu notre demande avec beaucoup de sérieux et de gentillesse. Nous avons pu faire relayer le message par 4 navires avant d’arriver aux Abrolhos.

 

 

Des baleines et des bosses

 
Au petit matin, nous sommes accueillis par les chants des baleines à bosse qui viennent de l’Antarctique pour s’accoupler et mettre bas au Brésil. Elles aussi semblent apprécier la sensualité du pays. Elles élèvent leurs petits de ces fonds qui ne dépassent pas 20 mètres. Elles ne mangeront rien pendant plusieurs mois.

 

Les baleines à bosse nous accueillent aux Abrolhos.

 

On entre dans le fleuve un long chenal de 2,5 milles, large de 50 mètres. À la première bouée, la côte n’est qu’un trait noir. On est en pleine mer sauf que la profondeur est inférieure à deux mètres dès que l’on sort du chenal. Il faut suivre scrupuleusement un alignement qu’on ne voit bien qu’à la jumelle pour ne pas s’échouer sur l’immense étendue d’eau turbide. Le courant de marée, et le vent à 25 nœuds qui annonce le coup de sud, poussent Loïck par le travers. Soudain, on entend un gros choc sous la quille, les haubans se détendent, tout le gréement tremble dans un bruit zingué. Les vagues soulèvent Loïck pour le faire retomber de leurs hauteurs sur le sable dur. Bang ! Elles ne font pas plus de 50 centimètres, mais c’est douze tonnes d’acier qui martèlent le sol. Panique. Où est le chenal ? Barre à tribord. Ça tape plus fort. Tourne encore Loïck ! Moteur à fond. Bang ! La vague nous soulève, on gagne 20 degrés et nous laisse tomber. Bang ! Et encore 20 degrés. Au moins dix coups avant que les chocs faiblissent. Une joie puissante chasse la peur et une image saugrenue me vient à l’esprit : Loïck est sorti de ce haut fond en faisant des sauts de kangourou.

 

Un mort, trois disparus

 

Loïck au ponton de Caravelas

Si nous avions eu un bateau en plastique, il y aurait sûrement laissé ses varangues de quille. Vu le mauvais temps prévu, si nous n’avions pas pu nous dégager, le bateau était perdu.
 
À midi, nous nous amarrons sur un quai industriel trop haut pour nous. À 18 heures, c’est une vraie tempête de pluie et de feux qui se lève. Il faudra souquer plusieurs fois dans la nuit les amarres détendues par la marée. Le vent plaque le bateau contre le quai ce qui a fait rouler les pare-battages, la coque est griffée. Nous aurions dû choisir de rester au mouillage dans le fleuve.
 
Le lendemain, nous apprenons qu’un bateau de pêcheur n’est pas rentré pour la nuit : 1 mort, trois disparus.
 
Où est Gwendal ?

 

 

Note :

 

1/ Le guide de mouillage le plus populaire sur les bateaux français est de Michel Balette Le Brésil col. Guide de navigation ; éditions Vagnon.

 
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En ligne, la nouvelle vidéo de Caroline (qui a léger retard sur le blog) sur un couple touchant que nous avons rencontré à João Pessoa, juste avant de partir. Ils ont fait un tour du monde et ne sont pas d’accord sur la suite du voyage : Un tour du monde… et puis après