Ce billet vient en complément de la vidéo de Caroline : Canal de Beagle 1

 

Yendegaia est notre premier mouillage dans les canaux de Patagonie. La civilisation est derrière nous, nous entrons dans un domaine dominé par la nature. Et quelle nature !

 

Nous glissons sur l’eau calme, entourés de montagnes enneigées. De Puerto Williams, il faut remonter le Beagle sur 45 milles pour arriver dans la baie de Yendegaia. Un petit groupe de lions de mer joue dans les remous formés par la nage indolente d’un couple de baleines à bosse et leur petit. Inutile de dire que le paysage est à couper le souffle.

 

Une nature toute jeune

La baie de Yendegaia vue du sud, la Cordillère Darwin dans le fond


 
Mais l’expression est impropre dans un pays où le vent mène la danse des éléments, décide du soleil ou de la pluie, fâche l’eau de mer ou l’apaise, gèle l’eau douce en venant du pôle ou lui rend sa course en passant au nord. C’est lui qui pousse des nuages à la fuite en faisant tourbillonner leurs traines de pluie et de neige, et quand il cesse, les masses grises tombent au sol comme mortes, ensevelissant tout de tristesse. Puis, de nouveau, son souffle chasse ce linceul rendant aux fleurs leur couleur, aux oiseaux leur chant. Le tempo est si vif que la nature paraît toute jeune à valser sur ce rythme.

 

Curieux, les lions de mer délaissent les baleines pour s’approcher de Loïck

 

La baie se termine par une large vallée traversée par une rivière nourrie par la fonte du glacier Serka. Face à une modeste estancia, nous jetons l’ancre dans une anse bien protégée excepté des vents de Sud-Est, rares dans la région.
Les voiliers que nous avons interrogés sur cette caleta, appelée Ferrari, assurent qu’il n’y a pas de danger à rester à l’évitage. Le fond, entre 4 et 7 mètres selon la marée, est de très bonne tenue.

 

Un barbotin ISO

 
Un vent de Nord-Est puissant, tournant Ouest, est prévu pour les prochains jours. Les 14 tonnes de Loïck sont retenues par une FOB Rock de 24 kg, 45 mètres de chaîne de 10 mm vieillissante, épissée à 50 mètres de câblot de 22 mm.
Si les navigateurs sont à peu près d’accord sur la longueur de mouillage nécessaire en Patagonie, disons entre 80 et 100 mètres en tout, la plupart des bateaux choisissent un mouillage entièrement fait de chaîne.
Pour faire comme tout le monde, nous avons tenté d’acheter de la chaîne à Buenos Aires, mais les normes étaient en DIN, il aurait donc aussi fallu changer le barbotin ISO de notre guideau. Introuvable. Comme nous n’allions pas changer de guideau, nous avons fait confiance à cette ligne de mouillage mi-chaîne mi-textile qui n’avait pas démérité jusque là.

 

Câblot doublé en prévision de la prochaine dep, on n’est jamais trop prudent…

 

Mi-chaîne, mi-textile

 

Marcel dans le potager.

Aujourd’hui, après avoir essuyé des conditions sérieuses au mouillage, j’ai toute confiance en cette configuration. Nous larguons toujours toute la chaîne, et au-dessus de 25 nœuds nous commençons à lâcher du câblot (plus tôt dans le clapot). Ces conditions venteuses font que le câblot ne touche jamais le fond, le préservant ainsi de sa seule faiblesse, le ragage. Le câblot complètement largué, le mouillage devient très élastique. À Puerto Madryn, par exemple, nous avons affronté une houle de 2 mètres, déferlante, et 40 nœuds de vent, mouillé par 12 mètres de fond. Nous n’avons pas dérapé d’un pouce. J’aimerais 55m ou 60m de chaîne plutôt de 45, bien que mon expérience ne le justifie pas. Je suis un naturel inquiet — j’avoue, il m’arrive même de doubler le câblot.
 
Quelle que soit la solution choisie, le mouillage du bateau dans le Sud est une préoccupation permanente. Salvatore Illaleno, marin expérimenté, descendu vers Ushuaïa en solitaire sur son 64 pieds, nous a envoyé un mail à son retour au Brésil qui disait ceci : « J’ai retrouvé ici une légèreté que je n’avais pas eue depuis six mois. Je m’aperçois que le souci du bateau, dans le Sud, avait créé une tension permanente au fond de moi. »

En effet, c’est toujours avec précaution que nous laissons le bateau pour descendre à terre.

José nous offre de la viande pour notre casier.

 

« La sagesse commence par l’émerveillement »

 

Près d’une petite serre, nous rencontrons Marcel, un Flamand qui vient là chaque année pour la belle saison depuis 8 ans avec le voilier bleu que nous avons vu en arrivant, solidement amarré entre la rive et un rocher. Nous avons pensé un moment à nous mettre à couple, mais nous avons eu peur de déranger. Quand on lui dit que nous sommes inquiets du mauvais temps à venir, il nous propose ses amarres, mais nous rassure aussi sur la qualité du fond. « Habituellement, les bateaux de passage restent au mouillage sans problème, dit-il. »


 
Le grand gaillard aux mains larges et au sourire facile nous détaille le jardin dont il s’occupe et, en bon jardinier, se plaint de l’été : trop froid. Il nous raconte que la ferme est menée par José, un gaucho chilien qui vit avec Annemie, une Flamande, elle aussi. Ce sont les seuls habitants de la vallée (1).
Naïvement, je lui demande comment elle est arrivée là. Il me répond en riant : « Avec moi, c’était ma compagne. »
Je ris avec lui de bon cœur, car sans le savoir, Marcel vient de faire surgir un souvenir lointain et agréable : un déjeuner familial, sous une tonnelle en Provence, où mon père, ma mère et son nouveau mari, mon beau-père bavardaient joyeusement. Un de ces moments curieux et intelligents qu’aiment les enfants.
 
En observant la nature qui entoure les trois amis de cette vallée, on ne doute plus de la pensée de Socrate : « La sagesse commence par l’émerveillement ».

 

Annemie nous raconte la vie dans la baie.

Du cheval pour les crabes

 

Nous rejoignons José qui découpe de gros morceaux de viande pour une meute de chiens. « C’est du cheval, nous dit-il », il l’a chassé dans la montagne. Il nous offre un bout de viande pour appâter notre casier. Il nous fait aussi cadeau d’un poisson pour diner.

Des chevaux et des vaches vivent dans cette vallée à l’état sauvage. Certaines voix pensent que l’empreinte écologique de cette population d’ongulés pèse trop lourd sur la flore locale. Une des missions de José est de limiter l’expansion de ces troupeaux sauvages. Une partie des chevaux est domestiquée, Annemie a créé un petit haras.

Pour l’instant, nous appâtons sans trop de succès avec des boites de sardines percées pour qu’elles laissent échapper leur huile, mais la viande de José s’avère beaucoup plus efficace. Du premier coup, nous avons pêché huit centollas (2) — cinq sont reparties à l’eau, car elles ne faisaient pas les 12 cm réglementaires.
 

 

Cruel gaspillage

 

Le casier est resté toute la nuit par trente mètres de fond. Ces grands crabes prennent un goût délicieux cuits dans l’eau de mer, mais, vu leur taille, ils demandent une grande marmite et beaucoup d’énergie pour faire bouillir l’eau. La tête contient peu de chair, certains pêcheurs conseillent d’arracher les pattes de l’animal vivant et ne cuire que celles-ci pour ne pas gâcher le gaz du bord. Cruel gaspillage. Nous avons décidé de faire un feu sur la plage pour faire bouillir les cinq litres d’eau de mer. Cela nous a pris la matinée.

Cuisson des centollas à la caleta Borracho

 

Hier, il faisait bon, nous nous sommes lavé les cheveux et on a fait la lessive dans un torrent glacé. Nous ne sentions plus nos doigts.
Aujourd’hui, la dépression prévue passe. Il n’a soufflé que 35 nœuds dans la caleta (60 au cap Horn), maintenant il pleut. On lit et on cuisine dans le bateau, au coin du poële.
Ici, c’est Dame Nature qui décide de l’emploi du temps.

 
 
Notes

 

1/ Telle était la situation en avril 2014 quand nous y sommes passés la première fois. Depuis le terrain a été donné au gouvernement chilien pour en faire un parc national. Annemie et José ont dû quitter les lieux au grand dam de bien des voiliers qui aimaient cette escale que le couple rendait toujours conviviale.
Nous y sommes repassés fin 2014, leur maison était ouverte aux quatre vents. Un triste spectacle.

 

2/ Centollas : Crabe royal de Patagonie Lithodes santolla

 

Un ruisseau glacé pour la douche et la lessive.