Matage. Mais qu’avons-nous fait l’année dernière ? Le syndrome Crowhurst. Le programme avenir.


Nous commençons le matage à midi. Le peu de trafic dans le canal de Tancarville et la haute grue de chantier des Torpilleurs, qui permet de tenir le mât à la verticale, rendent la manœuvre facile. Mon gros poteau se grée droit, mais quelle est la bonne tension des haubans ? Je réponds à cette question métaphysique au pifomètre en tirant sur les câbles avec un air inspiré. Chacun y va de son avis. Encore un petit tour de ridoir et nous tombons tous d’accord. Je vérifierai en mer avec la méthode des Glénans, la seule qui me parle vraiment. En une heure et demie, tout est terminé. On partira ce soir avec le jusant.

 

Le temps qui manque

 

Bien que le bateau ait été près de Paris pour bricoler, Loïck manque encore de tout : panneaux solaires, éolienne, centrale de nav, deux tôles à changer à l’étrave, un hublot de coque fendu, quille à vérifier avant de partir. Que s’est-il passé cet hiver pour que nous soyons tellement en retard ?

 

Pour Caroline, c’est le travail. Elle a quitté I>Télé en septembre pour se consacrer exclusivement au reportage. Fini les plateaux télé, elle veut être dehors, pour le web. Elle suit une grosse formation jusqu’en mars et commence à tourner pour Voiles et Voiliers où elle conjugue les plaisirs : bateau et vidéo. Il était hors de question de lui faire serrer une vis sur Loïck.

 

Soudage de la plateforme arrière

Quant à moi, j’ai arrêté ma collaboration au magazine Challenges en janvier. Je me suis mis à la construction de l’arceau et de la plateforme arrière. À Marseille, j’ai appris à souder à la baguette avec un chaudronnier qui avait construit un Rêve d’Antilles en inox et j’ai finalisé au TIG dans un atelier sur l’aérodrome de la Ferté Allais. (Hommage à Guy et André, mes maîtres dans l’art difficile du soudage.)

 

Le temps nous a filé entre les doigts comme une poignée de sable sec. Loïck ne nous a pas vus souvent dans son chantier parisien à l’ambiance si maussade.
Mais sans la perspective de ce départ, Caroline ne serait peut-être pas devenue JRI (journaliste reporter d’image)  et je n’aurais pas appris à souder. Aucun regret, ce sont déjà des acquis du voyage.

 

Aucun regret ? Non. Mais un peu d’inquiétude tapie dans les fonds. Nos prévisions annonçaient un départ en septembre.

 

Crowhurst

 

Avec Caroline, pour résumer nos questionnements anxieux sur ce projet de partir vivre en bateau, on s’amuse à se fait peur avec le « syndrome Crowhurst ».

Donalt Crowhurst décide de participer à la Golden Globe en 1968. Première course autour du monde sans escale. Enthousiaste, Crowhust part à la hâte en hypothéquant tout ce qu’il a. Mais il manque de sens marin, la haute mer n’est pas pour lui, il souffre de la solitude, triche de dépit et finalement se suicide. Il a entrepris un projet qui le dépassait et qui l’a englouti.
Qui, à l’aube d’un grand projet, ne doute pas d’être atteint du syndrome Crowhurst ?

(Sur Crowhust : http://rr0.org/personne/c/CrowhurstDonaldC/ , ainsi que le superbe roman d’Isabelle Hautissier Seule la mer s’en souviendra Grasset)

 

La conséquence de ce retard : une escale technique dans les Cotes d’Armor. À la sortie de la Seine, nous mettrons le cap sur Saint-Brieuc, le port du Légué. Et puis on dégolfera en hiver ?

Je pose la question à tous ceux que je rencontre : peut-on traverser le Gascogne en hiver ?