Loin des cotes, les rêveries contemplatives par petit temps forcent le lyrisme.

 

L’évènement : le couché de soleil

Seizième jour de mer. « Intense plaisir de l’immense » fut le commentaire que j’ai envoyé pour accompagner notre position sur la carte(1). Caroline s’est foutue de moi. Elle trouve ça trop emphatique, trop « cacou ». C’est vrai, la phrase me ferait sourire narquois dans un dîner en ville. Mais sur la mer, je n’y peux rien, j’ai l’âme lyrique.

 

 

Le jour

 

Surtout quand tout se passe bien. Et c’est le cas. Quelques petits cumulus effilochés sur fond bleu, mer calme, une légère brise, l’eau gazouille contre la coque. Dans une houle douce et allongée, quelques crêtes de vagues dansent de loin en loin sur un rythme secret. Des francs-bords de Loick jusqu’à la ligne du ciel rien que de l’eau et au-delà, encore de l’eau. Le regard s’étend à perte de vue par la pensée, franchissant l’horizon. Sur cette étendue bleue immense et plate, seule se dresse une paire de voiles blanches pour cueillir le vent. C’est l’instant où l’on sent une pointe de fierté se mêler au plaisir d’être là. Une fierté pour son bateau à qui l’on se met bêtement à parler : « Alors mon vieux ? Hein ! Elle est pas belle ? Qui mieux que nous… (2)». Ça fait sourire Caroline.

 

Les nuages sont les passants de l’océan

 

Le soir

 

Il ne se passe rien. Indéfiniment le vent souffle, l’eau chuchote et Loïck avance. Nous avons beau consigner les jours, les heures, les positions dans le cahier de bord, il semble que l’espace et le temps se sont unis pour ne laisser qu’une alternance de nuits et de jours. Dans cet univers minimaliste, c’est le ciel et les astres qui font le spectacle. Notre soleil s’appelle Sancho quand il est haut dans le ciel et qu’il nous rend paresseux. Quand vient le soir, les brasillements d’ors et de pourpre cueillent notre esprit vierge de toutes sollicitations de la journée. Là où tout n’était que lenteur suspendue, Sancho s’épuise, sa chute s’accélère, il lutte dans un bain de sang avant d’être englouti par la mer. Ce combat épique ne peut qu’émouvoir le spectateur lavé des drames humains par deux semaines de mer. Ici, bien sûr, le lyrisme me guette.

 

 

La nuit

 

Tout le temps de contempler le miroitement de l’eau

Le pire c’est la nuit. Pour peu qu’une petite barque de lune en soi à ses premiers quartiers pour ne pas éblouir les étoiles et voilà « l’intense plaisir de l’immense » prêt à assaillir l’âme la plus rustique. Le décor bleu du ciel s’est évanoui en révélant le véritable espace de notre navigation : un univers dont on ignore tout. L’eau est devenue noire, autant dire qu’elle a disparu sauf pour renvoyer quelques éclats de lune et nimber le sillage du bateau d’une phosphorescence planctonique. Tout scintille. Au milieu des étoiles, c’est un bateau-comète qui poursuit son voyage intergalactique vers la Croix du Sud. (sic)
 

 
Notes :

1/ Grace à la radio BLU nous envoyons chaque jour une position du bateau avec un commentaire (à lire en cliquant sur le point de la position).
voir la carte dans la rubrique Où est Loïck
 
2/ « Qui mieux que nous…» est une expression marseillaise employée entre amis pour marquer le plaisir des choses simples de la vie.