Voici une manœuvre que nous avons apprise récemment sur Loïck, je n’ai aucune idée de sa popularité, mais, si vous ne la connaissiez pas, elle vous sera bien utile.

 

« Un marin, ça sait tout faire mais mal » j’aime beaucoup cette phrase d’Autissier (1) qui allège les frustrations de mon caractère un tantinet maniaque. La citation fonctionne bien sûr pour le bricolage, lorsque le dernier coup de couteau vient gâcher la belle apparence du joint polyuréthane, mais aussi pour la cuisine lorsque je sors du four un pain qui tient plus de la maçonnerie que de la boulange. Mais il est un domaine honteux que peu avoueront : le réglage des voiles et les manœuvres en grande croisière font souvent partie de cette liste.

Et c’est normal. La plupart des skippers n’ont pas une formation très poussée en voile. Mon cas n’est sûrement pas isolé. J’ai beau avoir fait de la complétion en 420 pendant mon adolescence, je n’ai quasiment jamais régaté sur quillard, ni fait les Glénans, et je n’ai pas souvent été équipier.

 

Prendre un ris, je croyais savoir…

 

Le portant en ciseaux, l’allure la plus confortable pour Loïck dès que le vent souffle.
Aucune envie de passer face au vent pour prendre un ris. © Ariel sur Skol


 
Je me suis fait cette réflexion sur la grande croisière après que Salvatore, qui a fait de la course au large, nous a expliqué comment il prenait un ris par gros temps au portant en solitaire. Et je me suis senti très bête.
Autre exemple. Je me souviens d’un skipper qui venait de faire Afrique du Sud / Cap Vert en solo d’une traite sur un 52 pieds et qui m’a demandé, sérieusement, comment on prenait une cape.

 

Ris face au vent. C’est mieux à plusieurs

Prendre un ris, je croyais savoir ce qu’il y avait à savoir, mais c’est le propre de l’ignorance, il est difficile de se figurer de son étendue.
Alors, à tout hasard, si comme moi, vous ne connaissiez pas ce petit tour de main, ce billet vous sera tellement utile qu’il fallait l’écrire quitte à passer pour piètre marin auprès de ceux qui savaient.

 

Le ris face au vent, c’est la guerre !

 

Résumé des épisodes précédents.

Sur Loïck, nous avons beaucoup pratiqué le ris face au vent. Disons à 20-30 degrés du vent réel pour être précis, à fin que la voile d’avant, bordée à fond, ne se mette pas à claquer. Ce bruit me fait tellement mal pour les voiles que j’abordais la prise de ris avec le stoïcisme d’un père qui s’apprête à faire des points de suture à son fils. C’est douloureux, mais c’est pour ton bien.
 
Car lors d’une prise de ris face au vent par gros temps, il est bien difficile de ne pas faire faséyer les voiles. La voile d’avant a du mal à tenir avec les vagues qui viennent taper sur l’étrave — et, au passage, noyer le pont.
La GV de Loïck est full-batten, elle refuse de descendre ou de monter si la pression est trop forte. On sait qu’il faudra forcément la faire faséyer un peu, le moins possible. Donc vite ! Affale ! Passe l’anneau de l’oreille de chien dans le croc ! Souque ta drisse ! Avale la bosse ! Vite ! Ça claque ! On s’entend plus ! Gueule à Caroline : « Le tissu ! Ça pince pas ? » Merde ! J’ai de l’eau qui est rentrée dans la botte !
 

Le ris face au vent, sans vergogne on appuie au moteur.

C’est une manœuvre où il vaut mieux être deux, car ni le pilote ni le régulateur ne tiennent correctement le bateau face à la mer sans la GV, le bon angle est trop fin. En général on appuie au moteur.

 

La variante Moitessier

 

Pour le ris face au vent par gros temps, il y a la variante piquée dans un bouquin de Moitessier : prendre la cape. C’est mieux pour la voile d’avant, mais, sans la GV, Loïck se met complètement travers à la vague. Il faut l’aide du moteur pour remettre suffisamment le bateau dans l’axe du vent pour que la voile retrouve un angle assez aigu pour lui permettre de descendre.

Prendre des ris face au vent par gros temps n’est pas une sinécure d’autant qu’en général on navigue aux allures portantes, la plupart du temps en ciseaux. Une allure que Loïck aime bien pour passer la vague quand elle se fait grosse. Dans ce cas, notre stratégie ne fait pas dans la finesse : roule le génois en laissant le tangon à poste, remonte au vent avec le moteur au moins au deux tiers, prends ton ris, abats et déroule ton bout de foc. L’avantage c’est que la manœuvre se fait bien au pilote électrique.
Mais de toute façon, par gros temps contre le vent, c’est la guerre !

 

Le double palan : très pratique pour trianguler la bôme, quelle que soit l’allure.

 

La prise de ris au portant

 

La prise de ris au portant que nous pratiquions sur d’autres bateaux s’est révélée impossible avec la GV full-batten de Loïck. Si le vent souffle fort, la pression sur les chariots est trop grande lorsque la voile est ouverte. Elle ne descend pas. C’est là que Salvatore nous a donné la solution : il suffit de la fermer pour diminuer la pression.

Il faut donc ramener la bôme au centre du bateau, à la limite de l’empannage et bien souquer toutes les manœuvres pour que plus rien ne bouge : l’écoute, la balancine, le frein de bôme.
Sur Loïck c’est très simple, car le bateau était équipé de la technique du double palan pour le débarrasser du rail d’écoute, du hale-bas et du frein de bôme. Mis à part le paquet de nouilles dans le cockpit au près, c’est une excellente option.

Une manœuvre particulièrement facile à faire avec un foc tangonné qui garde le bateau bien stable. Une fois que la GV a sa chute bien souquée quasi dans l’axe du bateau, même si elle empanne ce n’est pas un drame. La pression sur la voile n’est pas très forte et sa mobilité est faible.

 

Une quinzaine de petits ris

 

dessin ris vent arrière

Prise de ris au portant : la bôme au centre puis détendre le guindant et retendre la chute, décimètre par décimètre.


 

À ce stade, par vent fort, si vous affalez un ris entier cela va rendre toute la mobilité et remettre la pression dans la voile détendue. Vous avez toutes les chances de briser une latte. La manœuvre paraît contraire à toute logique.
 
Le bien joué de cette manœuvre, c’est de prendre son temps.
Il suffit d’affaler juste 10 ou 20 cm de toile, sans détendre trop la chute, mettre la drisse au taquet et aller retendre la chute avec la bosse de ris. Et on recommence. Comme si l’on prenait une quinzaine de petits ris.
Donne une main de guindant, reprends la chute. Tranquille. Petit à petit. On a le temps. La bôme bien triangulée ne bouge pas. La voile reste toujours bien tendue, le vent glisse le long de la voile, il n’est pas trop puissant. Le bateau avance tiré par son foc, le pilote ne souffre pas. Ça ne mouille pas. Et si le ris se prend au pied de mat, le retour au cockpit sera beaucoup plus facile que face à la mer. Le bonheur !

 

Quand on n’est pas en panique et que le bateau est bien réglé, le gros temps, c’est magnifique et euphorisant.

 

Notes

1/ De mémoire, cette citation vient du livre qu’elle a coécrit avec Érik Orsenna : “Salut au Grand Sud

 

La solution avec double foc, très pratique et plus souple par gros temps.
Une technique qui complète la prise de ris au portant.
Sur l’image Skol dans les vagues (voir le commentaire d’Isabelle).