Immigrés clandestins. L’aluguer 1, le taxi collectif du Cap-Vert. Entre émigrés. La porteuse d’eau. Les fruits et légumes de l’avitaillement.

 

Tarrafal, au nord de l'île de SantiagoNous sommes des immigrés clandestins au Cap-Vert depuis une semaine. Nous avons dépassé la date de notre clairance. Notre excuse officielle repose sur la pénurie d’eau à Tarrafal. La pompe qui nourrit la ville est cassée, nous ne pouvons plus faire le plein d’eau pour notre traversée de l’Atlantique. Notre situation ne semble pas gêner la police maritime qui, chaque matin, tourne autour de Loïck en nous gratifiant de chaleureux saluts. Ils s’entraînent à manier leur nouveau hors-bord. Derrière nos grands sourires, on se dit qu’il va bien falloir y aller, pas seulement parce que l’on craint pour notre peinture de coque. Demain, promis, nous faisons les courses d’avitaillement.

 

Un bon aluguer est un aluguer bondé

 

Un aluguer peut transporter jusqu’à 20 passagers.

Une semaine plus tard, nous prenons enfin l’aluguer 1 pour Assomada, la ville au centre de l’île de Santiago. Ce gros bourg n’a pas d’autre intérêt que son marché, mais c’est suffisant pour justifier une heure de route en minibus. Mais il faut compter plus. Ces véhicules qui ne pourraient transporter que 9 personnes en France permettent d’entasser jusqu’à 20 passagers. Le voyageur néophyte aura tendance à éviter le bus bondé où il ne reste qu’un strapontin. C’est une erreur. Il est prêt à partir. Les aluguers qui parcourent l’île appartiennent généralement à leur chauffeur et il n’est pas question de rouler à vide. Dès qu’un minibus trouve quelques passagers, il part faire le tour de la ville pour faire le complément. Le chauffeur ralentit au niveau des piétons corne et souvent un des passagers crie le nom de la destination.

 

Une chti capverdienne

 

Cécila, une capverdienne d’Amiens

Notre bus est vide, mais le chauffeur nous promet de ne pas tarder. Après un petit tour dans Tarrafal où l’on se fait un plaisir de crier “Assomada” par la fenêtre comme des vrais Capverdiens, nous quittons la ville presque à vide malgré nos efforts. “Vous êtes en vacances ?” nous demande une passagère d’une cinquantaine d’années dans un français teinté d’un léger accent chti. Cécilia a quitté le Cap-Vert à l’âge de six ans, elle habite Amiens. Elle est revenue pour trois semaines dans son île natale. Une pensée cocasse me vient à l’esprit : nous ne sommes pas en vacances, nous sommes des immigrés clandestins dans ton pays, toi qui as émigré dans le mien, qui est maintenant le tien. Notre conversation roule sur le Cap-Vert et la France nous faisant oublier les kilomètres. Avant de descendre, Cecilia nous fait une proposition que nous devons décliner : elle nous invite à déjeuner chez sa tante où elle se rend en visite. Je ne suis pas sûr que j’aurais eu ce geste si j’avais rencontré un couple de Capverdiens dans le bus à Paris. Ma tante aurait fait une drôle de tête.

 

Un verre collectif

 

Une manifestation électorale dansée

Assomada, comme tout le Cap-Vert, est en pleine campagne électorale pour les municipales. Du fond de mon ignorance de la politique locale, je ne vois que les camions sonos dont les murs d’enceinte hurlent peu de slogans et beaucoup de musique dans les rues de la ville. Les camions sont soit rouge soit jaune 2. Chaque force politique a arrosé la population de T-shirts et de casquettes tout neufs. Une manifestation de soutien au candidat jaune passe devant le marché en dansant. Au milieu de cette foule ondulante, une jeune fille marche avec souplesse, droite comme une danseuse classique, une bouteille de 5 litres d’eau en équilibre sur la tête. L’élégance de ses mouvements me stupéfie de beauté. Le temps que je sorte l’appareil… Raté. Je la hèle pour faire un portrait d’elle, par dépit d’avoir laissé passer cette image. La porteuse d’eau croit que je veux boire. Elle me sert dans un verre collectif qu’elle garde retourné dans une carafe en plastique où traîne un fond d’eau. Cette précaution sanitaire me paraît dérisoire, mais je ne me vois pas refuser de boire. Comme si ce petit moment de grâce qu’elle m’avait offert ne pouvait engendrer de désagréments. Je ne réussis à faire qu’une photo souvenir.
 

Une porteuse d’eau pleine de grâce

 

Surtout du chou

 
Dans ce beau marché, nous cherchons d’abord les légumes et fruits qui se conservent bien. Les choux, les oranges, les potirons entiers et autres cucurbitacées, les citrons, les oignons feront les derniers repas frais avant les boîtes. En deuxième rang, les patates et les pommes, puis les carottes, les tomates, les poivrons, les bananes (ne pas prendre un seul régime car elles mûrissent toutes en même temps), ils passent rarement les dix jours. Pour le début de la traversée tout est permis : les mangues, les courgettes, les avocats, les concombres, papayes… les commerçants sont un peu surpris de nous voir choisir tout ce qui n’est pas mûr, mais ils apprécient nos commandes : 25 citrons, 4 choux… dans ce pays qui manque d’eau, les fruits et légumes sont assez chers comparé au niveau de vie locale. Le kilo d’orange vaut plus que le kilo de poisson.
 
Pour le retour, le bus est plein de gens et de vivres alors, ça prend du temps. C’est une autre caractéristique des aluguers du Cap-Vert, ils déposent les clients et leurs bagages devant chez eux, ce qui occasionne quelques détours. Une jolie façon de voir le transport collectif, surtout quand c’est votre tour. Le bus nous dépose au bord de la plage.
La police maritime semble attendre quelque chose au bord de l’eau. Un policier vient nous voir avec Zezinho qui traduit : serions-nous d’accord pour emmener un policier en annexe jusqu’à leur hors-bord mouillé dans la baie ?
Nous allons regretter ce pays.

 

 

 
 
 
 

 

Note :

1 / Littéralement, l’aluguer signifie «à louer». Prononcer “alouguère” Il s’agit de minibus ou de pick-ups qui sillonnent les îles à la recherche de clients ou de marchandises à transporter. Le prix de la course, peu cher, dépend de la destination.
 
2/ Les “jaunes” sont du Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert (PAICV, au pouvoir), les “rouges” font partie de l’opposition, ils représentent Le Mouvement pour la Démocratie ( MpD). Le MdP reportera 13 mairies sur 22. Nous n’avons pas rencontré de représentants des deux autres petits partis en lice. Source :  Un article de Afiquinfos.