« L’incendie c’est pire que la voie d’eau » me dit Jean du Boulard. Pour l’éviter, Pierre a vidé son extincteur sur son poêle. Un récit instructif.

 

Ce matin au Micalvi, l’écho se propage de bateau en bateau : « Il y a eu le feu sur Tangaroa ! »

Sur ce ketch acier de quatorze mètres vivent Céline, Pierre et leur petite fille de trois mois, Marguerite, née à Ushuaïa. L’horreur n’a pas le temps d’enflammer l’imagination, l’information poursuit son cours : « ils vont bien, ils sont hébergés sur Endurance ».

Rougir de colère

 

La veille, le couple et l’enfant dinaient sur Le Boulard (1). Quand ils rentrèrent sur Tangaroa (2), le bateau était froid. Une rafale avait soufflé le feu en veilleuse du poêle. Dans ce cas classique que connaissent bien les possesseurs de Refleks, le gazole remplit le fond du foyer jusqu’à ce que le niveau monte suffisamment pour que le flotteur du carburateur ferme l’arrivée de combustible.

 

Céline et Pierre entourés du linge de Marguerite qu’il a fallu laver pour ôter la poudre de l’extincteur.

La bonne pratique voudrait que l’on éponge le gros centimètre de gazole accumulé avant d’allumer le poêle. Donc plonger le bras au fond du poêle, en sortir noir de suie, et faire des tâches de gazole partout. Dans la vraie vie, la plupart coupent l’alimentation, allument et regardent le poêle rougir de colère de ce mauvais traitement.

 

Dans son manuel, Refleks fait 3 recommandations.
Ne jamais rallumer:

  • – Un poêle éteint, encore chaud.
  • – Un poêle gelé.
  • – Un poêle avec du pétrole dans le foyer.


 

Une vilaine odeur

 
Pierre a pris le risque en connaissance de cause, il avait déjà eu le cas et cela s’était bien passé. Comme d’habitude, il a enflammé un bout de Sopalin et l’a jeté au fond du foyer.
Les poêles de bateau sont des êtres vivants. Ils ronflent, toussent, puent, rougissent, réconfortent. Et comme tous les êtres vivants, leurs réactions ne sont pas toujours rationnelles. Ce jour-là, les conditions de tirage devaient être excellentes. Ou bien le pétrole était-il particulièrement gouteux ? En tout cas, le poêle s’embrasa d’un feu d’enfer.

 

La cloison à un mètre se mit à cloquer, les fils fixés au plafond pour sécher le linge fondirent et goutèrent sur le poêle en dégageant une vilaine odeur. Tangaroa est équipé du plus gros des poêles Refleks (le modèle 60), l’intense chaleur dégagée commençait à modifier l’intégrité des matériaux à proximité.
 

Le carré de Tangaroa complètement nettoyé. Il ne reste qu’un peu de noir sur la cloison près du poêle

 

Feu à bord

 
« Le bruit de ronflement était très inquiétant, se souvient Pierre, je me suis dit que si j’attendais encore je perdrai en capacité d’intervention. »
Il a coiffé la sortie de la cheminée d’une casserole, fermé le bateau et entouré le poêle d’une couverture anti-feu pour tenter de réduire l’arrivée d’oxygène. La fumée commençait à envahir le bateau.
« Je me suis dit qu’il fallait allumer le moteur et éloigner le bateau des autres. Mon cœur a accéléré quand j’ai demandé à Céline, restée dehors avec Marguerite, d’aller prévenir les copains. C’était “officiel”, on avait le feu à bord ! J’ai percuté l’extincteur. »

Le poêle Refleks n’a pas souffert. Nettoyé il est comme neuf.

 

Il vida la moitié d’un extincteur de 4kg et sortit en emportant la grosse meule de fromage, puis les fruits et les légumes. Dans un deuxième temps, l’ordinateur et la serviette des papiers. – on notera son sens des priorités.

 

Tout pourri

 
Lorsqu’il revint, la poudre blanc-bleue couvrait tout. « On aurait cru qu’il avait neigé dans le bateau. Je garderais l’image glauque du faisceau de la Maglite dans la poussière en suspension. J’ai ouvert le poêle, il restait un feu résiduel. C’était fini. Tout était pourri. »

 

Il faudra trois jours pour tout nettoyer, la poudre était partout.
La bonne surprise, c’est le peu de dégâts que cet incident a fait subir au bateau qui ne nécessitera qu’un coup de peinture dans une partie du carré. Le poêle était de nouveau fonctionnel quelques jours plus tard.

 

Les leçons

 
L’histoire du feu sur Tangaroa m’a appris un danger que je ne soupçonnais pas. Sur Loïck, nous n’avons pas encore beaucoup d’heures de poêle derrière nous. Pour mon information autant que pour l’article, je lui posai la question traditionnelle de l’expérience qu’il tirait de cette mésaventure.

Pierre m’a répondu : « Je ne remets pas en question le poêle que je préfère au système type Webasto. Là, c’est moi qui a fait une erreur.
Je pense aussi que mon poêle est trop gros pour le bateau, je le mets souvent au minimum. Il vaudrait mieux un plus petit poêle qui marche plus fort. Ce serait mieux pour le tirage et le rendement. À propos des extincteurs, je crois qu’il vaut mieux en avoir des gros, car si le mien n’avait pas suffi, j’aurais eu du mal à en trouver un deuxième. Je n’y voyais plus rien. »

 

Avant d’écrire ce billet, j’ai reparlé de cette anecdote avec Jean du Boulard. Il m’a dit que, dans ce cas-là, il ouvrait un peu le poêle pour casser le tirage.

 

Deux types de chauffages habituels :
 
Les poêles.

La cheminée de l’artisan de Ushuaïa est plébiscitée par les habitués du sud.

Les bateaux que nous avons croisés en Patagonie sont généralement équipés de poêle au fioul type Refleks ou Dickinson. Leurs utilisateurs aiment leur simplicité. Certains adaptent même un second foyer pour en faire aussi un poêle à bois.
Il existe une version avec chauffe-eau pour alimenter des radiateurs. Là encore les bons bricoleurs le font eux-même.
En matière de sortie de cheminée, un modèle fait l’unanimité. II est fait à la main à Ushuaïa par un artisan qui s’appelle Vincente. Le H vient en second choix, il est efficace, mais il fait de la suie sur le pont.

 

L’air pulsé.

Les bateaux luxueux et la petite minorité qui se plaint des odeurs de gasoil choisissent la technologie type Webasto ou Wallas. Des chauffages d’une technologie plus sophistiquée, aussi au gasoil, mais à air pulsé — ce qui induit une consommation d’électricité (faible selon le constructeur). Aucun ne doute que ces chauffages soient plus propres et plus faciles à utiliser.
Les détracteurs disent que ces chauffages sont trop sensibles à la qualité du gasoil et que les carburateurs se bouchent facilement.
Nous avons rencontré un bateau dont le Webasto est tombé en panne d’une pièce électronique. Ils sont restés deux mois sans chauffage.


Notes

 

1/ Le Boulard est un bateau bien connu en Terre de Feu. Jean, son propriétaire, fait partie de la première génération à avoir fait découvrir l’Antarctique et les canaux de Patagonie à de multiples équipages. Quand il se présente, Jean vous plante un regard bleu acier dans les yeux et dit, invariablement, d’un trait : « Jean du Boulard » et tout le monde l’appelle comme ça. Avant de venir ici, je pensais que « Duboulard » c’était son nom de famille.

 

2/ Pierre et Celine ont quitté Pornichet en 2012 sur un beau ketch acier de 1976 complètement refait. Cette unité construite par l’Atelier de Langonnais est un dessin original de son premier propriétaire. Ils sont restés un an et demi dans la région en Terre de Feu avec un passage en Antarctique.

 

Tangaroa et Basic Instinct, dans le Beagle, en route pour Puerto Montt