Loïck comme Loïck Fougeron. Un nouvel équipier. Le chat-chien. Chats de bateau. Chat de jardin.


Le jour de l’achat du bateau, une fois le contrat signé, Caroline lance innocemment : « Il ne reste plus qu’à lui trouver un nom ». L’ancien propriétaire sursaute comme électrocuté : « On ne débaptise pas un bateau qui a fait le tour du monde », « et puis ça porte malheur ! ». Devant mon air perplexe, il me donne la véritable raison de son choc : « Ce bateau s’appelle Loïck en hommage à Loïck Fougeron, un ami, un grand marin. » Et d’éclairer notre ignorance sur ce navigateur de l’époque héroïque. Depuis nous avons lu tous ses livres, et nous aimons cet hommage (la vidéo de Caroline sur Loïck Fougeron).

 

Vivre ou laisser mourir


Roulis, inscrit sur le rôle d'équipage.

Un autre jour, notre ami Nicolas nous apporte un chaton abandonné : « Il ne reste plus qu’à lui trouver un nom. » Nous l’avons appelé Roulis : comme le chat de Fougeron embarqué pour le Golden Globe1. Un joli nom pour un chat roux ─ qui aurait pu s’appeler Rouille. Un autre patronyme qui allait bien avec le bateau.
Âgée de deux semaines, la bestiole demandait un soin attentif : non seulement il fallait lui donner le biberon d’un lait spécial ─ hors de prix ─ toutes les 4 heures, mais en plus s’occuper des ses mictions, car il était incapable de pisser tout seul. Dans la nature, maman-chat lui lèche le zizi pour le stimuler. Il fallait nous voir lui chatouiller l’entre-jambes avec un coton-tige ! Ridicule, charmant et surtout très attachant.

 

 

Chacun cherche son chat

 


Promenade à Martin Plage

Le week-end, pour nous changer des travaux, nous avions l’habitude d’aller marcher sur la grève de Martin Plage. Un jour, on y emmena le chat. Il nous suivait comme un chien turbulent. Tantôt devant, tantôt derrière pour nous repasser devant en courant. Même si nous croisions du monde, après les salutations d’usage, il revenait vers nous. Il aimait les moules et les huîtres ouvertes à même le rocher. Il n’avait pas peur de l’eau.

Petite pause. Deux kilomètres de marche c'est beaucoup pour un chat

Les travaux s’éternisaient, Roulis grandissait. Il passait son temps dans la forêt près du chantier. Il nous ramenait des mulots ou des oiseaux vivants qui s’envolaient dans le bateau en foutant des plumes partout. Comme les jeunes mâles, il partait parfois plusieurs jours et revenait avec des marques de bagarres. Il devenait matou, mais il aimait toujours nos balades. Parfois, c’est lui qui m’emmenait faire le tour de son territoire. Il courait sur trente mètres, m’attendait en me regardant. Si je venais vers lui, il repartait en courant, comme un jeu. Je ressentais comme un privilège qu’il me fasse partager son univers de chat. La part de sauvagerie du petit félin tintait ma relation d’un plaisir farouche.

 

Bienvenue à Gataca


Puisque nous partions avec un équipier, il fallait qu’il soit en règle. Nous l’emmenons chez le vétérinaire pour lui faire les vaccins, mais aussi lui poser une puce électronique sous la peau, obligatoire pour le passage des frontières. La jeune femme en blouse blanche pique une première fois pour le vaccin, mais au moment où elle revient avec cette grosse seringue d’identification, Roulis se retourne et lui croque le doigt. Elle crie : « Votre chat est caractériel ! Il se prend pour un humain. » Elle se trompe, c’est l’inverse : Roulis prend les humains pour des chats. Dans la voiture, avec Caroline, nous avons dûment félicité la bête pour son courage devant cette attaque sournoise.

 

Premier de cordée


Chausey, un tour à terre pour tromper l'ennui.

Un chat à bord en voyage, à propos, comment ça se passe ? Loick Fougeron ne cesse de se plaindre des bêtises de son Roulis qui vient déguster des poissons volants encore vivants dans son lit pendant qu’il dort. Il a dû s’en séparer dans des conditions rocambolesques2. Un autre de ses chats, Nelson, est passé par-dessus bord3. Nos amis de Nathanael ont vécu avec deux chats à bords. Chaque mois, ils faisaient des exercices de « chats à la mer ». Les chats étaient mis à l’eau, ils devaient nager jusqu’à une haussière qui traînait derrière le bateau et remonter à bord. Ils ont toujours leurs chats.

 

Piège en haute mer


Le prisonnier.

Pour sa première sortie en mer, nous avons emmené Roulis à Chausey. Durant toute la navigation, il est resté caché dans l’endroit le plus inaccessible de la pointe avant. Maintenant, au mouillage, il sort peu. Les bateaux de passage lui font peur. Je le regarde passer d’une bannette à une autre en traînant un ennui palpable. Trente-cinq mètres carrés, c’est bien peu lorsque l’on a eu une forêt à sa disposition. Dans sa robe rousse, il me fait penser à un détenu de Guantanamo. Le regard de ce chat transforme Loïck en prison flottante et moi en Georges Bush. Le choc des espèces n’aura pas lieu à bord. Caroline prend la décision douloureuse, nécessaire : « On va laisser Roulis chez mes parents ». Ce chat-là n’aime pas le bateau. Il vivra dans une maison, avec un territoire, des mulots. À la réflexion, il est un peu bizarre que nous ayons pu envisager les choses autrement.

 

L’appel de la forêt


Aujourd’hui en lisant Sylvain Tesson lors de sa retraite dans les forêts de Sibérie, je pense à Roulis : « Des milliers d’années de pensée aristotélicienne, chrétienne et cartésienne nous cadenassent dans la certitude qu’une marche infranchissable nous sépare de la bête. […] Que savons-nous de la pensée des ours ? »4
Je pense comme Tesson que la ligne entre l’homme et l’animal est à redéfinir. À effacer ? Roulis, c’est un petit chat tout bête, qui m’a fait réfléchir.

 

 


1 Loïck Fougeron part en même temps que Bernard Moitessier pour la première course autour du monde en solitaire et sans escales (aujourd’hui le Vendée Globe). Il démâte au large de Tristan da Cunha.
Loïck Fougeron. Si prés du Cap Horn. 1974. Éditions du Pen Duick.

2 Aux Canaries, ne pouvant faire escale, Loick Fougeron a mis le chat dans un carton avec une cartouche de cigarettes pour l’équipage et un billet de 10 livres pour le transport en Angleterre. Il a lancé le tout par-dessus bord, à un bateau de passage. Le chat est arrivé à bon port. op. cit.

3 Loïck Fougeron. Rayon vert au Cap Horn. 1974. Réédition MDV 1999

4 Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie. 2011Gallimard.

 

Roulis débarque avec plaisir.