Pour financer leur voyage, certains bateaux ont recours aux invités payants. Voici deux exemples que nous avons rencontrés au Brésil.
 
Tous ces voyageurs… D’où vient l’argent ? Je me pose la question à chaque bateau que je croise. Pour les retraités, pas de mystère. Mais les autres, quelle est leur martingale ? J’aborde le sujet dès que la bienséance me l’autorise. Assez régulièrement, on me fait cette réponse qu’il faut laisser en anglais pour garder le double sens : « We have guests ».
À l’hôtel un « guest » est un client, à la maison c’est un invité. Sur un bateau de voyage, l’ambiguïté permet de se différencier des charters professionnels et sous-entend généralement que cette activité n’est pas « commerciale ».

 

Sur Keturah

 

Keturah, un ferrociment de 54 pieds.

« J’ai travaillé sur un charter, c’est le luxe ! m’explique Francesco Silva, propriétaire d’un 54 pieds en ferrociment. Les clients n’ont rien d’autre à faire qu’attendre qu’on leur serve des cocktails au claquement de doigts. Sur Keturah, les invités doivent s’adapter au bateau et pas l’inverse. » C’est en Nouvelle-Zélande que ce Toscan de 42 ans a trouvé le ketch qui lui permettrait de voyager. Les différents métiers qu’il a exercés (iconographe, ouvrier du bâtiment, restaurateur, exportateur de soie indienne…) lui ont permis de réunir juste assez d’argent pour l’achat de cette unité de 1979. La solution des invités payants (trois maximum) s’est vite imposée pour financer cette vie sur l’eau. Depuis 2006, il voyage dans l’hémisphère sud avec Michela, sa compagne rencontrée avant de partir de Nouvelle-Zélande. Mélanésie, Micronésie, Philippines, Malaisie, Thaïlande, Sri Lanka, Chagos, Maurice, Madagascar, Afrique du Sud, Sainte Hélène, les voici au Brésil où ils attendent l’arrivée deux nouveaux « guests ». Une New-Yorkaise de 35 ans qui vient de passer six ans à Hawaï comme instructeur de plongée et qui veut changer d’air. Un étudiant carioca hésitant dans ses choix de vie à qui la famille aisée paie un petit break.
 
 

Nous sommes pas là pour vous servir

 

Francesco et Michela dans le carré confortable de Keturah


 
« Depuis le début, nous n’avons pratiquement jamais été seuls à bord, et on aime bien ça, intervient Michela. Si nous avons envie d’intimité, on va dans notre cabine ». Ils occupent la cabine arrière. Comme souvent sur les grands ketchs c’est une pièce spacieuse et bien éclairée, joliment plaquée de bois sombre. On y accède à partir du carré par une large coursive sur bâbord, mais elle a aussi un accès particulier à partir du cockpit. Beaucoup plus spartiate, l’espace invité occupe la pointe avant. Il est séparé du carré par un rideau. Sur bâbord, deux bannettes gigognes, sur tribord, voiles et cordages. Même si les invités constituent l’unique source de revenus de la caisse de bord de Keturah, Francesco veut que les choses soient claires et le dit explicitement sur son site : « Nous ne sommes pas là pour satisfaire vos envies (sic) ni pour vous servir. […] Vous n’achetez pas un voyage, vous n’utilisez pas un service, c’est une opportunité qui vous est offerte de vivre la vie d’un bateau de voyage autour du monde. Gardez toujours en tête que vous êtes venu pour connaître comment fonctionne un bateau de voyage. Vous devez vous y adapter et pas l’inverse. »
 
 

Aucune garantie sur le parcours

 

Les “guests” au travail avec l’équipage de Keturah


 
Le ton est donné et se poursuit tout au long du site. Francesco n’a pas peur de décourager ses futurs clients, au contraire, avoue-t-il en aparté. Il redoute surtout les esprits romanesques qui, à peine à bord, lui confient espérer « avoir gros temps pour vivre la mer pleinement. » En fait, la franchise brutale du site de Francesco rassemble un bon nombre de conseils et recommandations que tout équipier devrait connaître avant de monter sur un bateau de croisière. Un de ses amis lui confiait qu’il faisait lire ce site à ses équipiers avant qu’ils n’embarquent sur son bateau.

Les « guests » doivent, bien sûr, participer aux tâches de la vie à bord. Ils n’ont aucune garantie sur le parcours ou les escales. Le bateau navigue au bon vouloir de Francisco et Michela.

Alita, 48,5 pieds


En contrepartie de cette charte, le cout du voyage à bord de Keturah n’est pas cher : 20 euros / jours (un mois minimum) avec partage des frais de nourriture, diesel et marinas (5 à 10 euros / jours). Soit environ 900 euros par mois tout compris.

 

Sur Keturah, les « guests » vivent le voyage de Francisco et Michela, à leur rythme. Habituellement, c’est plus cher et les dates, les escales sont précisées comme c’est le cas sur Alita, amarré en face de nous.
 

Sur Alita

 

Michala et Marcus dans le cockpit d’ Alita

Cet OVNI Sonate 455cc de 2004, conçu pour le charter, appartient à un couple d’Allemands. Michaela Huss travaille encore comme analyste financière free-lance et doit parfois s’absenter du bord. Marcus Niedermair, 43 ans, fut scénariste pour la télévision (« le pire métier que j’ai fait » dit-il en faisant référence à la mentalité du milieu télévisuel), il a ensuite ouvert un club de plongée à Belize. Après sa destruction par le cyclone Katerina, il achète Alita en 2011 qu’il gère comme une entreprise en voyage dont il espère l’équilibre financier. « Ce n’est pas un charter. Je prends des invités qui paient une contribution aux dépenses. Je ne le fais pas pour l’argent, mais pour vivre mon rêve. Sans “guests”, ce ne serait pas possible. » Depuis les Canaries jusqu’à la Nouvelle-Zélande chaque étape est prévue, datée. Le carnet des réservations est rempli jusqu’en Mélanésie.

 

The princess suite

 

La cabine se dédouble grâce à une cloison amovible

Sur Alita c’est toute la pointe avant à partir de l’épontille qui est réservée aux hôtes payants : « the princess suite ». Cette grande cabine avec douche et sanitaire attenant peut héberger 4 personnes dans un grand lit et deux bannettes gigognes. Elle peut être dédoublée pour isoler le lit deux places. Les clients n’ont aucune obligation même si une petite vaisselle de temps en temps ou quelques heures de quart sont chaudement encouragées par l’équipage.
Les prix sont calculés sur une base hebdomadaire, dépendent du nombre de personnes et du temps passé. Pour pouvoir comparer avec Keturah j’ai calculé un prix moyen de 2500 euros par mois.
 

En haute mer pour la première fois

 
Les réactions des « guests » laissent parfois les équipages un peu perplexes. Marcus me rapportait le constat étonné, après trois jours de traversée, de sa première cliente : « Mais il n’y a que de l’eau ici ».
C’est avec une certaine curiosité que nous avons vu embarquer Zoé l’Américaine et Mathias, le Brésilien, les guests de Keturah. Deux belles personnalités. Très différentes. Zoé, discrète, toute en sourire, visiblement une habituée des voyages. Mathias, un jeune homme pétillant, bavard et drôle qui n’avait quitté sa famille que pour fréquenter une école anglaise. Les deux allaient partir en haute mer pour la première fois. Un peu avant le départ, la mine de Francesco s’est assombrie parce que Mathias a fait le difficile à table. Un crime aussi grave en Italie qu’en France.
Nous avons vu partir Keturah, un peu inquiet pour l’ambiance à bord. Quelques jours plus tard, un message de Francesco nous assurait que tout s’était passé pour le mieux : « Mathias a été malade pendant quatre jours et a décidé de quitter le bord à Recife. Zoé a adoré la haute mer. »

 

 

Le site de Keturah : http://syketurah.blogspot.com.br/

Le site d’Alita : http://sailalita.blogspot.com.br/